En Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara brigue un quatrième mandat en verrouillant le scrutin

Les chefs des deux principaux partis d’opposition n’ont pas eu le droit de se porter candidats à la présidentielle de samedi 25 octobre. Un dispositif sécuritaire d’envergure, composé de plus de 44 000 hommes, a par ailleurs été déployé sur l’ensemble du territoire.

Oct 25, 2025 - 11:53
En Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara brigue un quatrième mandat en verrouillant le scrutin
Le président, Alassane Ouattara, candidat à sa réélection, lors de son dernier meeting électoral place de la République à Abidjan, en Côte d’Ivoire, le 23 octobre 2025. MISPER APAWU / AP

Il est à chaque carrefour et dans tous les formats. Sur d’immenses affiches de 4 mètres par 3, sur d’autres, plus petites, portraits collés sur les murs ou floqués sur les voitures… Alassane Dramane Ouattara, le président ivoirien sortant, candidat à un quatrième mandat lors du scrutin de samedi 25 octobre, est omniprésent à Abidjan, la capitale économique du pays.

Face à cette débauche de moyens, les affiches de ses quatre adversaires font souvent pâle figure. Certains candidats, faute de mieux, ont placardé celles fournies gratuitement par la Commission électorale indépendante – un visage en noir et blanc, peu flatteur, imprimé sur du papier de mauvaise qualité. En Côte d’Ivoire, où la politique est une affaire d’argent bien plus qu’un combat d’idées, les chances de victoire se mesurent d’abord aux moyens déployés.

En la matière, le parti au pouvoir, le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix, a plié le jeu avant même que la partie ait réellement débuté. Depuis la fin de la crise postélectorale de 2010-2011, la formation d’Alassane Ouattara est hégémonique. Elle contrôle désormais la grande majorité des communes (123 sur 201), des régions du pays (25 sur 31) et est majoritaire à l’Assemblée nationale (137 sièges sur 255).

Cette machine puissante, qui a eu quinze ans pour se roder, a face à elle une opposition fragmentée et faible. Aucun des chefs des deux grands partis d’opposition n’a eu le droit de se porter candidat. L’ancien président Laurent Gbagbo, à la tête du Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire (PPA-CI), a été exclu pour avoir été condamné, en 2018, à vingt ans de prison pour « vol en réunion par effraction » pendant la crise post-électorale de 2010-2011.

Tidjane Thiam, le leader du Parti démocratique de la Côte d’Ivoire (PDCI), s’est quant à lui vu disqualifié pour avoir renoncé trop tard à sa nationalité française. Désormais unis dans un « front commun », ils dénoncent leur exclusion et appellent leurs partisans à bouder le scrutin.

« Un coup KO »

Sur les bulletins de vote, ce seront donc les noms de « petits candidats », au poids électoral a priori limité, qui seront inscrits. Plusieurs sont des dissidents des deux grands partis d’opposition, comme Jean-Louis Billon, l’un des hommes les plus riches du pays (il est l’héritier du groupe agroalimentaire Sifca) qui s’est émancipé du PDCI.

Ahoua Don Mello, ancien cadre sous Laurent Gbagbo, ex-conseiller spécial du président guinéen déchu Alpha Condé (2010-2021) et conseiller du patronat en Russie, tente sa chance hors du PPA-CI, tout comme Simone Ehivet Gbagbo, l’ancienne première dame. La dernière candidate, Henriette Lagou Adjoua, est une indépendante du Groupement des partenaires politiques pour la paix qui avait recueilli 0,89 % des voix lors de sa première tentative, en 2015.

Des partisans du président ivoirien, Alassane Ouattara, candidat à sa réélection, lors de son dernier meeting politique avant le scrutin, à Abidjan, en Côte d’Ivoire, le 23 octobre 2025.

Sauf surprise, le président sortant devrait donc sans difficultés l’emporter en « un coup KO », c’est-à-dire dès le premier tour, comme il l’a demandé à ses électeurs lors de sa campagne. A 83 ans, Alassane Ouattara ne s’est pas ménagé. Il a fait six meetings à travers le pays pour faire valoir son bilan, marqué par la construction d’infrastructures et la relance de la croissance.

« L’enjeu pour Alassane Ouattara est surtout de ne pas faire un score trop élevé », estime un diplomate occidental en poste en Afrique de l’Ouest, qui rappelle qu’en 2020, pour son troisième mandat, le président avait récolté 94 % des suffrages. Un des cadres du parti au pouvoir lâche sans rougir « qu’il va falloir gonfler un peu les scores des opposants pour que cela ne fasse pas “soviétique” ».

Tour de vis sans précédent

Circulez, il n’y a rien à voir ? Malgré le rapport de force politique disproportionné, les journées qui ont précédé le scrutin ont été marquées par plusieurs incidents et un tour de vis du pouvoir sans précédent. Dans plusieurs localités du pays, des jeunes ont tenté de barrer les routes. A Yamoussoukro, la capitale, située dans le centre du pays, un local de la Commission électorale a été incendié. Signe que les autorités craignent des débordements, un couvre-feu a été instauré sur le département de la capitale pour les journées de vendredi et samedi.

Officiellement, quatre personnes, dont un gendarme, ont été tuées depuis la mi-octobre dans des affrontements avec des « individus armés », à Agboville, dans le Sud. Rien de comparable aux violences du scrutin de 2020, qui avaient fait au moins 85 morts et 500 blessés, et encore moins à la guerre qui avait suivi l’élection contestée de 2010, où quelque 3 000 personnes avaient perdu la vie.

Mais la tension est là. « Je vous demande d’être vigilants, je vous demande de bien surveiller vos différents quartiers car, vous savez, les chiens peuvent toujours passer », a lancé, comme un avertissement, Alassane Ouattara à ses partisans lors de son dernier meeting de campagne, jeudi.

« Le pouvoir et l’opposition sont dans une logique de rapport de force. Cela ne se joue pas dans les urnes, puisqu’une partie de l’opposition ne participe pas au jeu électoral, mais dans la rue, analyse Severin Yao Kouamé, sociologue et coordonnateur d’Indigo Côte d’Ivoire, une ONG qui sera chargée, samedi, d’observer l’élection. L’enjeu est d’être celui qui saura occuper la rue. Les uns tentent donc de créer du grabuge, les autres de ne pas les laisser faire. »

Un dispositif sécuritaire sans précédent, piloté par Téné Birahima Ouattara, le ministre de la défense, par ailleurs frère du président, a été déployé pour le scrutin. Depuis le 5 octobre, plus de 44 000 hommes sont répartis sur l’ensemble du territoire, dans le cadre de l’opération de « sécurité intérieure ». En 2020, le dispositif comptait 9 000 éléments de moins.

« Une démocratie sans démocrates »

Le verrouillage est inédit : les manifestations organisées par tout autre parti que ceux des cinq candidats en lice ont été interdites et toutes les velléités de rassemblement dispersées sans ménagement. Au total, 700 personnes ont été arrêtées avant l’élection, certaines pour des actions assimilables à des « actes de terrorisme ». Une centaine d’entre elles ont été condamnées à de la prison ferme.

Depuis l’ouverture du pays au multipartisme, dans les années 1990, la violence et l’exclusion des principaux adversaires politiques sont des « constantes », analyse le politologue Geoffroy-Julien Kouao : « Comme au temps de Félix Houphouët-Boigny [président ivoirien de 1960 à 1993], dont Alassane Ouattara se dit d’ailleurs l’héritier, tous les partis politiques ont continué à perpétuer les pratiques à l’œuvre du temps du parti unique. Ils sont construits autour d’un chef charismatique qui ne permet aucune contestation de son pouvoir et donc exclut ses adversaires. La Côte d’Ivoire est une démocratie sans démocrates. »

« Nous ne sommes pas dans l’émotion, justifie Mamadou Touré, ministre et porte-parole du gouvernement. On ne s’en prend pas à des militants de l’opposition mais à des personnes violentes. Arrêtons d’être naïfs, ce sont des gens qui ont des machettes et des fusils ! »

[Source: Le Monde]