Louis-Jean Calvet, linguiste, est mort

Louis-Jean Calvet, linguiste et grand passeur des langues, est mort le 29 octobre à Bizerte, à 83 ans. Figure majeure du lien entre langue et pouvoir, ce « linguiste de gouttière » laisse une œuvre foisonnante.

Nov 12, 2025 - 06:19
Louis-Jean Calvet, linguiste, est mort
Le linguiste Louis-Jean Calvet, à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), le 11 novembre 2009. GEOFFROY MATHIEU/OPALE.PHOTO

Linguiste d’exception, atypique et accessible, Louis-Jean Calvet est mort à 83 ans le 29 octobre, à Bizerte en Tunisie, là même où ce « globe-trotteur » des savoirs, des langues et des chansons, ainsi qu’il se définissait, avait commencé son parcours, le 5 juin 1942. Bouclant un chemin qu’il entendait achever à son point d’origine.

L’exercice autobiographique l’intéressait cependant trop peu pour qu’il y sacrifie et lorsque, pour ses 80 ans, il publie Tant mieux si la route est longue. Souvenirs de souvenirs, 1942-2022 (Lambert-Lucas, 2022), il ne s’agit que de « souvenirs de souvenirs », instantanés accumulés comme autant de jalons qui ne faisaient pas récit mais évocation de rencontres qui étonnent, surprennent, étourdissent, qu’il s’agisse de langue, de politique, d’individus ou de penseurs, ponctuée de documents, de photos et de portraits ; autant d’éclats que chaque lecteur organise à sa guise.

S’il est issu d’une famille de libraires, son enfance à Bizerte révèle davantage son côté voyou que son côté studieux. Souvent dans la rue, il retient surtout de la boutique familiale l’accès aux manuels de la méthode Assimil, lui qui brasse, de son foyer, de l’école comme de la rue, le français, l’italien, l’arabe tunisien ou le maltais ; plus tard, le bambara au contact de Maliens. Louis-Jean Calvet dira sans complexe ne bien parler aucune langue, mais frayer avec beaucoup. Ce qui d’emblée le retient, c’est le discours du pouvoir sur un idiome qui n’est pas celui du dominant. Une optique singulière aux derniers feux de l’ère coloniale, bien peu compatible avec les priorités scolaires.

La langue comme clé sociale

Débutant l’anglais en 6e, il est trop peu appliqué pour éviter le redoublement et, comme la situation ne s’arrange pas, il doit migrer à l’intérieur du pays pour un petit collège où il s’initie en seconde langue à l’arabe classique, qu’il abandonne à l’entrée au lycée pour l’espagnol. Il comprend qu’il vivra dans les mots. Quand on résume son exceptionnelle ouverture en le définissant comme un « linguiste-citoyen », il corrige : « linguiste de gouttière » et non« linguiste de salon ». Car, désormais, si le jeune homme ne cesse de traquer les langues, c’est moins dans les livres qu’il le fait que dans les échanges oraux. La langue est pour lui une clé sociale qui ouvre ou ferme les portes de l’échange, livre indices et diagnostics pour établir le statut de l’interlocuteur.

Lorsque Calvet gagne la métropole à 18 ans, il veut être ingénieur géologue, y renonce et s’inscrit en lettres. Etudiant à Nice, il y suit les cours de linguistique de Pierre Guiraud (1912-1983) dès sa nomination en 1963. Dès l’année suivante, élu au bureau national de l’Union nationale des étudiants de France (UNEF), il se charge de l’information et fait ses débuts de rédacteur en chef pour un mensuel militant. S’il s’inscrit en Sorbonne, suit les cours d’André Martinet (1908-1999), dont l’approche lui semble toutefois hors sol, et s’il sacrifie à l’exercice des thèses − de 3e cycle, « Le système des sigles en français contemporain », puis d’Etat, Langue, corps, société (Payot, 1979) −, il maintient sa vision personnelle du fait linguistique.

S’il reste attaché à la diffusion claire du savoir de sa discipline – il livre à la collection « Que Sais-Je ? » des PUF six titres de référence entre 1980 et 1995 (Les Sigles, Les Langues véhiculaires, La Tradition orale, La Sociolinguistique,L’Argot, Les Politiques linguistiques), Louis-Jean Calvet creuse le sillon politique qui restera sa marque, analysant les effets du discours scientifique et du discours colonial sur les langues, comme les liens entre langue et pouvoir, s’attachant à ces terrains spécifiques tels que la ville, qui le font passer pour le représentant le plus célèbre, sinon le père, de la sociolinguistique, alors même qu’il récuse le terme, ne se présentant que comme un linguiste de terrain.

Un amour de la chanson

Dès ses premiers essais (Linguistique et colonialisme. Petit traité de glottophagie, Payot, 1974 ; Pour et contre Saussure. Vers une linguistique sociale, Payot, 1975), il taille sa propre route, s’affranchit des cadres conventionnels, impose sa vision critique dont la visée sociale et humaine prime toute autre considération, ce qui, sans créer une « école Calvet », affirme une méthode spécifique aussi radicale que sa soif d’échanges et de transmission.

Défricheur infatigable que son érudition autorisait à mener de front conférences, interventions et publications scientifiques comme des ouvrages pionniers, Louis-Jean Calvet croisait ses passions et ses centres d’intérêt. Son amour de la chanson, il l’illustre d’abord par une monographie empathique consacrée au poète occitan libertaire Joan-Pau Verdier (Seghers, 1976) et un essai à charge, opuscule sociologique cosigné avec Jean-Claude Klein, Faut-il brûler Sardou ? (Savelli, 1978).

Distingué par sa biographie très commentée de Roland Barthes (Flammarion, 1990), l’homme qui souhaitait plus que tout s’effacer derrière ses écrits renoua avec l’exercice pour célébrer ses artistes préférés, Léo Ferré (Flammarion, 2003) et Georges Moustaki (L’Archipel, 2014), en marge d’une synthèse inédite personnelle, Chansons. La bande-son de notre histoire (L’Archipel, 2013). Il y intègre les créations francophones depuis le Moyen Âge et construit un véritable discours critique en s’attachant au texte, à la voix, à la mélodie autant qu’aux options orchestrales et scéniques. La méthode Calvet en somme.

Louis-Jean Calvet en quelques dates

5 juin 1942 Naissance à Bizerte (Tunisie sous protectorat français)

1974 Linguistique et colonialisme. Petit traité de glottophagie (Payot)

1975 Pour et contre Saussure. Vers une linguistique sociale (Payot)

1999 Pour une écologie des langues du monde (Plon)

2011 Il était une fois 7 000 langues (Fayard)

2016 La Méditerranée. Mer de nos langues (CNRS Editions)

2022 Tant mieux si la route est longue. Souvenirs de souvenirs, 1942-2022 (Lambert-Lucas, 2022)

29 octobre 2025 Mort à Bizerte (Tunisie)

[Source: Le Monde]