La visite du pape au Liban, une « respiration » pour un pays sous pression militaire et politique

Si le déplacement papal ne devrait pas bouleverser la donne, la diplomatie vaticane devrait redire son attachement à la souveraineté et à l’intégrité territoriale du Liban.

Nov 30, 2025 - 11:42
La visite du pape au Liban, une « respiration » pour un pays sous pression militaire et politique
Affiche représentant le pape Léon XIV, à Beyrouth, le 28 novembre 2025. JEWEL SAMAD/AFP

Dès son annonce, en octobre, la visite du pape Léon XIV au Liban est apparue aux autorités comme un soutien bienvenu. Beyrouth, qui n’avait pas été convié au sommet de Charm El-Cheikh (Egypte) sur Gaza, s’inquiétait alors d’une mise à l’écart. Depuis, l’horizon s’est assombri : le Liban fait face à une forte pression américaine, et les bombardements israéliens, en violation de l’accord de cessez-le-feu ayant mis fin à la guerre de l’automne 2024 avec le Hezbollah, sont plus agressifs. Dans ce contexte, le déplacement du pape, attendu au pays du Cèdre dimanche 30 novembre, « tombe à point nommé. C’est un baume au cœur », dit une source proche du gouvernement.

A son arrivée, Léon XIV doit rencontrer le président libanais, Joseph Aoun, puis le premier ministre, Nawaf Salam, et le président du Parlement, Nabih Berri. Les deux premiers ont accédé au pouvoir au début de l’année, avec un important soutien occidental et arabe, sur une scène politique bouleversée par l’affaiblissement du Hezbollah consécutif à la guerre avec Israël.

Pourtant, malgré leur volonté affichée de conduire un changement de cap au Liban, en s’engageant à mener des réformes économiques et à désarmer le Hezbollah, les nouvelles autorités se voient accusées de faire trop peu ou trop lentement par une partie de la communauté internationale. Ces reproches sont jugés inappropriés par Mgr César Essayan, vicaire apostolique de Beyrouth pour les catholiques de rite latin : « Le pays a hérité d’une situation provenant de décennies de magouilles et d’ingérences étrangères – occidentales, arabes ou iraniennes. »

Le Sud, la région la plus touchée

Les Etats-Unis, à l’influence renforcée, ont fait du désarmement du Hezbollah, prévu par l’accord de cessez-le-feu mais sans qu’une échéance ne soit établie, leur point de fixation, et ont raidi leurs conditions : ni temps ni dialogue politique, mais une neutralisation au plus vite de l’arsenal du mouvement allié de Téhéran. L’Etat hébreu n’a jamais cessé ses frappes malgré la « trêve », assurant viser des cibles du Hezbollah. Ses bombardements ont empêché un retour à une vie normale dans le Sud, la région la plus touchée, et toujours sans reconstruction.

Le secrétaire général du Hezbollah, Naïm Qassem, a dit, vendredi, se « réjouir » de la venue du pape, et annoncé que la formation allait lui remettre une lettre. Le chef de l’Eglise catholique maronite, le patriarche Béchara Raï, appelle au désarmement du Hezbollah. Les maronites forment la communauté chrétienne la plus importante au Liban, devant les orthodoxes, les catholiques d’autres rites et une poignée de protestants. Il n’existe pas de chiffres officiels sur le nombre total de chrétiens au Liban, estimé autour de 30 % de la population.

Léon XIV entretient des relations délicates avec l’administration Trump. Il est improbable que la visite du pape américain modifie les vues de Washington, qui n’ont jamais été aussi alignées sur celles d’Israël. Mais elle pourrait contribuer « à calmer les esprits au Liban, dans le climat oppressant actuel : bombardements israéliens, mais aussi crise économique, agressivité des échanges entre partis politiques », espère Mgr Essayan. Le dernier conflit entre Israël et le Hezbollah, et l’absence de relèvement, ont exacerbé les divisions internes. « Ces quarante-huit heures de présence du pape seront une respiration, poursuit-il. Certains Libanais anticipent : “Et après son départ, y aura-t-il une guerre totale ?” »

Face aux menaces israéliennes d’une nouvelle offensive, les plus optimistes veulent croire qu’il s’agit de rhétorique belliqueuse, servant les intérêts internes du premier ministre, Benyamin Nétanyahou, et visant à mettre la pression sur le Hezbollah. Ce dernier se projette toujours comme force militaire. Il n’a accepté le principe de son désarmement que dans la zone méridionale proche de la frontière avec Israël. Le processus y est mené par l’armée libanaise, qui doit achever sa tâche dans le Sud d’ici au 31 décembre.

Mais les signaux négatifs s’accumulent devant les autorités libanaises. La visite aux Etats-Unis du chef de l’armée, le général Rodolphe Haykal, n’a pas été reprogrammée. Son annulation, le 18 novembre, a sonné comme une mise en garde que d’autres mesures de coercition pourraient suivre. Les deux conférences – l’une en soutien à l’armée libanaise, l’autre pour la relance et la reconstruction – que le président français, Emmanuel Macron, s’était dit déterminé à organiser d’ici à la fin de l’année, ne sont pas au calendrier, au motif que les prérequis ne sont pas remplis.

« Déséquilibre patent »

Washington jouerait un rôle bloqueur sur ces deux dossiers, tandis que les accusations israéliennes d’un désarmement trop lent dans le Sud – et même d’un réarmement – du Hezbollah ont gagné l’oreille de diverses capitales occidentales et arabes. « Il y a un déséquilibre tellement patent dans l’application de l’accord de cessez-le-feu, qui est unilatéral dans la mesure où Israël ne le respecte pas, déplore la source au sein du gouvernement. Ni nos informations ni celles des autorités de Damas [la Syrie était, du temps de Bachar Al-Assad, le couloir des armes du mouvement chiite]n’étayent la thèse d’un ravitaillement. »

Le plafond des demandes internationales envers Beyrouth, en matière d’armes, est sans cesse relevé. L’armée libanaise doit désormais détailler publiquement ses opérations de nettoyage dans la zone du Sud désignée comme prioritaire. Les membres du mécanisme de surveillance – un comité où Washington et Paris sont représentés – sont pourtant tenus au courant en temps réel des perquisitions.

Quant à la conférence sur la reconstruction, sa tenue n’aura pas lieu tant que le Liban n’aura pas ratifié un accord avec le Fonds monétaire international, lié à des réformes du secteur bancaire – le lobby des banques s’y oppose. Une autre raison participerait au retard : « On nous dit : “On ne peut pas financer le Liban et avoir de nouveau une guerre” », expliquait récemment une source à la présidence.

Le pape n’a pas prévu de se rendre dans le sud du Liban. Une telle étape aurait été « d’une extrême importance, pour y porter un message de paix juste et de protection, auprès des habitants qui souffrent », dit le député et médecin Elias Jaradeh, à l’initiative d’une lettre signée par d’autres parlementaires pour presser Léon XIV de fouler le sol de cette région meurtrie, dont une bande frontalière reste occupée par l’armée israélienne. Originaire du Sud, l’élu des rangs dits « antisystème » espère que le pape « prononcera des mots contre l’impunité israélienne au Liban ; malheureusement, la communauté internationale soutient une telle conduite ou garde le silence, de façon inacceptable ».

[Source: Le Monde]