Myopie : comprendre la flambée planétaire et les innovations qui pourraient la freiner
Qu’est-ce qu’un œil myope ? Pourquoi ce trouble visuel augmente-t-il chez les enfants ? Quels sont les modes de vie protecteurs et les dispositifs qui permettent d’enrayer cet essor ? Alors que 50 % de la population mondiale pourrait être touchée d’ici à 2050, focus sur les progrès en vue pour éviter les complications.
« Je vis et je me déplace au milieu d’un léger brouillard, qui prive les choses et les gens de contours précis. (…) Ce flou forme un voile qui modifie les réalités comme dans un rêve… » Dans un épisode de « Surpris par la nuit », diffusé en 2003 sur France Culture, Catherine Grive-Santini, autrice, proposait une vision artistique de ce « monde en eaux troubles » que dessine la myopie. Comme si la poésie du flou, paradoxalement, corrigeait « la crudité du réalisme ».
Mais la myopie, sur les plans épidémiologique et médical, est une nette réalité. « Les projections épidémiologiques prévoient que, en 2050, 50 % de la population mondiale sera myope. Et la prévalence des myopies fortes pourrait atteindre 10 % », relève Dominique Brémond-Gignac, cheffe du service d’ophtalmologie de l’hôpital Necker-Enfants malades (AP-HP), à Paris.
D’ores et déjà, ce trouble visuel touche un tiers des enfants et adolescents à travers le monde, avec des variations marquées selon les régions. Dans les zones urbaines de Singapour, de Chine, de Taïwan et du Japon, 80 % à 90 % des 17-18 ans sont déjà myopes !
Or, la myopie n’est pas seulement un problème de handicap visuel, en l’absence de correction, ni une question de contraintes liées au port de lunettes ou de lentilles. Elle expose l’adulte, surtout quand elle est forte, à des risques de complications oculaires pouvant mener à la cécité.
D’où l’importance de promouvoir les modes de vie qui préviennent ou ralentissent le développement de la myopie. Avec, ici, deux leviers d’action : exposer davantage les enfants à la lumière extérieure et limiter le temps de travail qui mobilise la vision de près.
D’où l’importance, aussi, de déployer des outils innovants. « Nous avons la chance de voir apparaître, depuis peu, des lunettes ou des lentilles spécifiquement conçues pour freiner l’allongement de l’œil responsable de ce trouble », observe Aude Couturier, cheffe du service d’ophtalmologie de l’Hôpital-Fondation Adolphe de Rothschild, à Paris. Et parce que ces dispositifs, dans l’idéal, sont à porter le plus tôt possible, « il faut renforcer le dépistage précoce des troubles visuels, plaide Dominique Brémond-Gignac. Il y a une vingtaine d’années, la myopie apparaissait en moyenne vers 10 ou 12 ans. Aujourd’hui, c’est plutôt vers 6 ou 8 ans ». Focus, en 11 questions, sur ce défaut de l’œil qui brouille l’image des objets éloignés, sans altérer la vision de près. Et sur les moyens d’en ralentir l’essor, donc. Précision importante : la chirurgie réfractive (Lasik, PKR, Smile, implants), très efficace pour corriger ce trouble visuel, n’a toutefois aucune vocation à atténuer sa progression. Elle est d’ailleurs réservée à l’adulte, non à l’enfant.
Qu’est-ce qu’un œil myope ?
C’est un œil généralement trop long. Celui d’un nouveau-né mesure 17 millimètres (mm) de long. Pendant les dix-huit premiers mois de vie, il gagne environ 3 mm, puis s’allonge de 1 mm jusqu’à l’âge de 4 ans. Ensuite, il s’étire d’environ 0,2 mm par an, pour atteindre sa longueur adulte, environ 23 mm, vers l’âge de 14 ou 15 ans. « Un œil très myope, lui, peut mesurer jusqu’à 7 mm de plus », précise Dominique Brémond-Gignac. C’est entre 6 et 12 ans que la myopie progresse le plus. Le plus souvent, elle se stabilise vers 24 ans, mais peut encore s’accentuer, notamment chez les étudiants qui sursollicitent leur vision de près. Selon une étude de novembre 2024, entre 20 et 50 ans, la myopie s’aggraverait encore d’une dioptrie en moyenne.
Le degré de myopie, en effet, se mesure en « dioptries ». Son chiffre est toujours négatif. C’est l’inverse de la distance (en mètres) qui sépare l’œil du point le plus éloigné qu’il parvient à voir net. Si ce point est situé à 10 centimètres de l’œil, la myopie est de − 10 dioptries ; s’il se trouve à 2 mètres, de − 0,5 dioptrie. « Tout millimètre de longueur en trop dans l’œil, c’est − 3 dioptries de plus », ajoute l’ophtalmologue.
Bref détour par l’optique de l’œil. Notre organe de la vision peut être comparé à une caméra ou à un appareil photo. Sa « chambre noire » est l’enceinte du globe oculaire, enveloppé par une membrane très opaque. La lumière y pénètre par la cornée (la lentille d’entrée de l’appareil photo), puis traverse la pupille (le diaphragme), dont l’ouverture module l’intensité de la lumière entrante. Le cristallin, seconde lentille, assure l’accommodation (la mise au point). Dans un œil normal, il fait converger les rayons lumineux sur la rétine, tapissée de cellules photosensibles, nommées « cônes » et « bâtonnets ». Et, de même que les images photographiées s’impressionnent sur un film, une image nette des objets regardés se forme sur la rétine. En bout de circuit, le cerveau traite le signal pour reconstituer la scène visuelle.
Parce que l’œil d’un myope est trop long, les images des objets éloignés se focalisent en avant de la rétine à la suite de la réfraction effectuée par le cristallin. Résultat, leurs contours deviennent flous, comme si on les regardait sous l’eau sans masque. Plus les objets sont éloignés, plus leur image est imprécise.
Quels sont les risques de complications ?
Chaque dioptrie supplémentaire augmente le risque de complications oculaires, surtout après 50 ans. « La myopie forte est une pathologie évolutive qui fragilise l’œil tout au long de la vie », écrit l’Institut d’éducation médicale et de prévention (IEMP), à l’origine de la campagne Ensemble contre la myopie. En moyenne, « une myopie de − 3 dioptries serait associée à quatre années de malvoyance, et une myopie de − 8 dioptries à neuf années », détaille Nicolas Leveziel, chef du service d’ophtalmologie du CHU de Poitiers.
En cas de myopie forte (à partir de − 6 dioptries), 6,3 % des personnes de 15 à 75 ans subissent un décollement de rétine – contre 1 personne sur 10 000 en population générale. « Et les risques de cataracte et de glaucome sont respectivement multipliés par trois et par deux », ajoute Elise Philippakis, ophtalmologue à l’Hôpital-Fondation Adolphe de Rothschild. En Europe, les myopies fortes « pourraient entraîner 3,6 millions de cas de déficiences visuelles graves en 2075 », alerte une équipe néerlandaise.
Les myopes forts à très forts sont aussi exposés à un risque de « dégénérescence maculaire myopique » : la rétine s’étire et s’atrophie, créant une baisse de vision qui peut empêcher de lire ou de conduire. En France, cette pathologie survient chez 0,14 % des myopes modérés, 0,5 % des myopes forts et 4,27 % des myopes très forts, a montré Nicolas Leveziel.
« Même si une personne myope a été opérée par chirurgie laser, elle conserve un œil myope », avertit Elise Philippakis. Toute personne atteinte de myopie moyenne doit donc, à partir de 50 ans, se faire suivre tous les deux ans par un ophtalmologue. « En cas de myopie forte ou très forte, ce suivi doit être annuel, préconise-t-elle, et comporter des examens spécifiques de la rétine, du fond de l’œil et du nerf optique. »
Comment progresse la myopie à travers le monde ?
En 2016, une étude australienne a fait date : elle prévoyait 4,76 milliards de myopes dans le monde à l’horizon 2050, tous âges confondus, dont 938 millions de myopes forts. En février, une étude chinoise relevait quant à elle que, chez les enfants et adolescents, la prévalence globale de la myopie, entre 1990 et 2023, était passée de 24,3 % à 35,8 %. Elle devrait atteindre 39,8 % en 2050. Les taux sont plus élevés en Asie de l’Est (35,2 %), en milieu urbain (28,6 %) et chez les adolescents (47 %).
Aux Pays-Bas, la prévalence de la myopie, entre 1900 et 2000, est passée de 22 % à 56 %. Par rapport aux personnes nées entre 1900 et 1920, celles qui sont nées entre 1980 et 2000 avaient un risque multiplié par 3,3 d’être fortement myopes.
D’ores et déjà, les disparités sont criantes. Les pays d’Asie de l’Est, comme la Chine, rapportent des taux d’enfants myopes allant de 37,7 % à plus de 80 %. Aux Etats-Unis, ce taux est de 41,9 %. En Australie et en Suède, où la culture de la vie en extérieur est développée, ces taux sont respectivement de 24,8 % et de 10 %. Et en Afrique, où les enfants passent beaucoup de temps dehors, de 4,7 %.
En France, « la myopie toucherait 30 % à 35 % des adultes, et 20 % à 30 % des adolescents de 15 à 18 ans », résume Nicolas Leveziel. Des estimations fondées sur un travail de son équipe.
Quel est le rôle de la génétique ?
Si un enfant a un parent myope, son risque de myopie est multiplié par deux par rapport à un enfant dont aucun parent ne l’est. Si ses deux parents le sont, le risque est multiplié par trois, estime l’IEMP.
De fait, plusieurs centaines de variants génétiques ont été associés aux myopies fréquentes, à la suite d’analyses d’association pangénomique dans la population générale. « Ces facteurs génétiques déterminent une prédisposition à la myopie : ils rendent les personnes plus vulnérables aux facteurs de risque environnementaux, explique Dominique Brémond-Gignac. Mais le rôle des facteurs environnementaux est prépondérant. »
A côté des myopies communes, il existe des maladies associées à des myopies familiales fortes, et pour lesquelles des mutations dans une vingtaine de gènes ont été mises en cause.
Les modes de vie sont-ils en cause ?
La flambée de myopie a coïncidé, au niveau mondial, avec l’industrialisation et la mise en place de l’enseignement primaire obligatoire. Ce constat a mis sur la piste des deux principaux suspects, reconnus aujourd’hui coupables : un manque de temps passé à l’extérieur par les jeunes générations et un travail de près prolongé. Ces deux facteurs réunis multiplient par 16 le risque de myopie, considère l’IEMP.
Depuis les années 1960, on sait que la myopie augmente avec le niveau d’instruction. Chez les Inuits, l’introduction de l’instruction obligatoire a ainsi entraîné un spectaculaire essor des taux de myopie, passés en une génération de moins de 3 % à plus de 50 %. Autre exemple, à Shanghaï, en Chine, les enfants qui entraient à l’école un an plus jeunes que leurs camarades présentaient une myopie aggravée de − 0,19 dioptrie à l’âge de 6 ans, et de − 0,67 dioptrie à l’âge de 14 ans.
A contrario, les effets des interventions visant à enrayer son essor sont très convaincants. A Taïwan, un programme a été mis en place au début des années 2010 pour encourager les écoles à emmener les élèves à l’extérieur pendant cent vingt minutes par jour, du CP au CM2. Avant sa mise en œuvre, la prévalence de la myopie n’avait cessé d’augmenter. Après, elle a diminué de 2,34 % par an.
Toujours à Taïwan, chez des enfants non myopes de 7 à 11 ans, une augmentation de quatre-vingts minutes par jour des activités de plein air durant la récréation a réduit de 61 % le risque d’apparition de la myopie, après un an de suivi. Dans le sous-groupe des enfants prémyopes (dépistés par un examen de la réfraction de l’œil), cette intervention a retardé l’apparition de la myopie.
Chaque heure passée dehors chaque semaine diminuerait de 2 % le risque de myopie, insiste la Société française d’ophtalmologie. Mais comment la lumière extérieure protège-t-elle ? Une luminosité plus forte, un spectre lumineux plus large, une complexité spatiale plus grande en extérieur, des saccades oculaires plus fréquentes… sont des pistes explorées. Si ces hypothèses se confirment, « des modifications faciles à mettre en œuvre dans l’aménagement des salles de classe pourraient s’avérer efficaces, relevaient, en 2024, les Académies nationales américaines des sciences, de l’ingénierie et de la médecine. Par exemple, des fenêtres plus grandes pour laisser entrer davantage de lumière naturelle ou des améliorations spécifiques de l’éclairage artificiel. »
Quid du rôle des écrans ?
Quel que soit le support (livres, écrans…), une vision de près trop sollicitée est suspectée de favoriser la myopie. Pour autant, il existe un biais potentiel, car plus un enfant mobilise sa vision de près, moins il passe de temps en extérieur. Par quel mécanisme agirait ce facteur ? Quand un enfant est engagé dans un travail de près, son œil n’accommode pas autant qu’il le faudrait. Autrement dit, l’œil d’un enfant est naturellement hypermétrope : le point de netteté des objets vus de près se situe en arrière de la rétine. Or, dans les modèles animaux, ce flou hypermétropique allonge l’œil et le rend myope. Ces observations sont-elles extrapolables à l’homme ?, s’interrogent les experts américains.
Venons-en maintenant aux écrans. « Le lien de causalité entre l’utilisation d’appareils électroniques et la myopie reste peu étudié », regrettent les Académies américaines. Quelques indices, cependant. En 2023, une étude a comparé l’influence du support de lecture (smartphone ou papier) sur le comportement du regard d’adultes myopes ou sans problème de vue. Résultat : en extérieur comme en intérieur, les lecteurs tenaient leur smartphone plus proche de leurs yeux qu’un livre ou un journal. Et cette différence était plus marquée chez les myopes.
Quelles recommandations pour les plus jeunes ?
Pour que les enfants bénéficient du rôle protecteur de la lumière du jour, il faut les inciter à passer au moins deux heures par jour en extérieur, préconise le site Ensemblecontrelamyopie.fr.
Autre conseil : limiter le temps que les enfants ou les adolescents consacrent aux activités de près, que ce soit pour la lecture ou sur écran, et avoir un éclairage suffisant en cas de vision de près. Dans l’idéal, il faudrait aussi suivre cette règle empirique des « 20-20-30 », quand on travaille sur écran : « Faire une pause toutes les vingt minutes, regarder au loin vingt secondes et rester à plus de 30 centimètres de l’écran », résume Nicolas Leveziel.
Et puis, il faut inciter les enfants à se coucher tôt. Une durée de sommeil plus courte et une moins bonne qualité de sommeil sont associées à davantage d’erreurs de réfraction myopiques.
Pourquoi l’œil myope s’allonge-t-il à l’excès ?
C’est la grande question. En temps normal, « la rétine envoie des signaux moléculaires qui contrôlent la croissance de l’œil afin de maintenir une mise au point toujours nette », résume Olivier Marre, directeur de recherche à l’Institut de la vision, à Paris. Il s’ensuit une « cascade de signaux » (dopamine, acide nitrique…) qui se propagerait dans l’œil pour gagner ses enveloppes externes.
Cette capacité de l’œil à réguler sa propre croissance, c’est l’« emmétropisation ». Un processus local, guidé par des indices visuels que reçoit la rétine. En août, l’équipe d’Olivier Marre a montré comment certaines cellules de la rétine peuvent détecter où se trouve le plan focal. Pour cela, elles calculent le niveau de netteté de l’image en comparant les petites variations d’intensité lumineuse et modifient leur activité électrique en conséquence. Un signal que le reste de l’œil pourrait utiliser pour ajuster sa croissance.
« Dans la myopie, le système de régulation de la croissance de l’œil se dérègle, raconte Olivier Marre. Il faut dire qu’il a été mis au point alors que nos ancêtres passaient beaucoup de temps dehors et qu’ils mobilisaient surtout leur vision de loin. » Mais ce système n’est plus adapté à un mode de vie moderne, en intérieur, sollicitant beaucoup la vision de près.
Selon une autre hypothèse en vigueur, la dérégulation de ce système serait liée à un déséquilibre dans l’activation des deux voies neuronales qui, dans la rétine, fonctionnent en parallèle pour transmettre au cerveau les signaux visuels : la voie « on », qui réagit à l’augmentation de la quantité de lumière, et la voie « off », qui répond à sa diminution. « Quand on passe beaucoup de temps à l’intérieur, la voie “off” est suractivée et la voie “on” l’est beaucoup moins, explique Aude Couturier. Cette asymétrie pourrait déréguler la production de signaux de croissance de l’œil par la rétine. Et favoriser ainsi son allongement. »
Cette hypothèse est étayée par plusieurs études de maladies rares associées à de fortes myopies. Comme ce récent travail mené à l’Institut de la vision, à Paris. L’équipe de Christina Zeitz a étudié le rôle d’un gène, DUSP4, dont la régulation est altérée dans de nombreuses maladies rétiniennes associées à la myopie. Chez la souris, les chercheurs ont inactivé ce gène. Un déséquilibre survient alors entre les voies « on » et « off » de transmission des signaux visuels, et une forte myopie apparaît, selon l’étude publiée avant relecture par les pairs.
Quels sont les dispositifs pour freiner la myopie ?
La première option est pharmacologique : c’est un collyre à base d’atropine faiblement dosée, à instiller tous les jours dans l’œil myope – mais pas avant l’âge de 4 ans. L’atropine, un antispasmodique, est connue pour dilater la pupille et mettre au repos l’accommodation de l’œil. Son mode d’action dans le contrôle de la myopie reste mal compris.
Des essais cliniques conduits à Singapour ont montré qu’aux doses supérieures (0,3 % à 1 %) les collyres d’atropine induisent des effets indésirables oculaires (éblouissements, photophobie). On s’est donc tourné vers des solutions microdosées. « Les dosages à 0,01 %, 0,025 % et 0,05 % sont les plus efficaces et les mieux tolérés », fait savoir l’IEMP.
« L’atropine à la dose de 0,01 % offre un rapport bénéfice/risque approprié (…) et une réduction significative globale de 50 % de la progression de la myopie, déclare Dominique Brémond-Gignac. Pour autant, gare à l’effet rebond à l’arrêt non planifié du traitement. »
Autre solution, très prisée des adolescents mais peu pratiquée en France : le port de lentilles rigides durant la nuit (orthokératologie). Grâce à leurs courbures particulières, ces lentilles aplatissent la cornée en son centre tout en surélevant sa périphérie. La cornée conserve une mémoire de ce remodelage durant en moyenne seize heures. La myopie est donc temporairement corrigée la journée suivante. Autre atout, ce dispositif ralentit l’allongement de l’œil. Une option à réserver aux enfants les plus âgés et très soigneux, cependant. Faute de quoi « il y a un risque d’infections sévères », note Dominique Brémond-Gignac.
Autre innovation récente, les verres freinateurs…
Depuis une dizaine d’années, des lunettes ont été conçues pour ralentir la progression de la myopie chez l’enfant. Les deux principaux systèmes sont les verres MiyoSmart, développés par l’université polytechnique de Hongkong et la firme japonaise Hoya, et les verres Stellest, mis au point par la multinationale franco-italienne EssilorLuxottica. Le premier est commercialisé en France depuis 2020, le second depuis 2021.
« Ces deux verres incitent la rétine à freiner la croissance de l’œil », informe Olivier Marre. Leur partie centrale est semblable à un verre de correction classique de la myopie : c’est une lentille concave. Elle rectifie l’angle de réfraction des rayons lumineux pour les faire converger sur la rétine. Dès lors, la vision centrale devient nette.
L’innovation se loge dans leur partie périphérique, constellée de centaines de microlentilles convexes. Dans le système MiyoSmart, elles sont réparties en alvéoles sur un anneau ; dans le système Stellest, en cercles concentriques.
Leur mission ? Focaliser les rayons lumineux périphériques en avant de la rétine. Dans un œil myope, en effet, les rayons qui traversent la périphérie de la cornée se focalisent en arrière de la rétine, ce qui contribuerait à favoriser l’allongement de l’œil. A contrario, avec les verres freinateurs, la focalisation périphérique se fait donc en avant de la rétine. Celle-ci « enverrait alors des signaux moléculaires ralentissant l’allongement de l’œil », note Olivier Marre.
Mais la vision périphérique des porteurs de ces verres n’est-elle pas floue ? « Non, assure Marianne Goldwaser, responsable des affaires professionnelles mondiales chez Hoya. Le cerveau s’adapte rapidement – en quelques heures chez les enfants, quelques jours chez les adolescents. Très vite, il fusionne l’image centrale, précise, avec les images périphériques, qui deviennent nettes. » Le temps de cette brève adaptation, la vision paracentrale et périphérique peut être trouble. Ensuite, « seuls les contrastes resteront un peu moins bons en périphérie », ajoute Marianne Goldwaser.
Quelle est l’efficacité des verres freinateurs ?
Elle a été évaluée chez des enfants myopes, sur de petits effectifs. Les lunettes MiyoSmart, d’abord. Un premier essai clinique a inclus 183 enfants chinois âgés de 8 à 13 ans, à la myopie comprise entre − 1 et − 5 dioptries. Ils ont été répartis en deux groupes : l’un portait ces verres freinateurs, l’autre des verres classiques. Résultats, publiés en 2019 : au bout de deux ans, les verres freinateurs ont diminué de 52 % la progression moyenne de la myopie (− 0,41 dioptrie, versus − 0,85 dioptrie dans le groupe contrôle). Ils ont aussi réduit de 62 % l’allongement axial moyen de l’œil. Au bout de deux ans, 21,5 % des porteurs de verres freinateurs n’ont présenté aucune progression de la myopie, contre 7,4 % des porteurs de verres classiques. Chez les enfants ayant cessé de porter les verres freinateurs (en pleine période de Covid-19), aucun effet rebond n’a été constaté, même après deux ans et demi d’arrêt.
Les verres Stellest d’Essilor, maintenant. Ils ont été évalués chez des enfants chinois âgés de 8 à 13 ans, ayant une myopie de − 2,81 dioptries en moyenne. Au bout de cinq ans, la myopie avait progressé en moyenne de − 1,27 dioptrie chez les 43 porteurs de ces verres freinateurs, versus − 3,03 dioptries chez les 50 porteurs de verres classiques, selon les résultats publiés en 2025. L’allongement moyen de l’œil avait été ralenti de 0,72 mm en moyenne. Epargnant ainsi, souligne Essilor, « plus de trois ans de progression de la myopie et d’allongement de l’œil ».
En mars 2022, la Haute Autorité de santé (HAS) a qualifié le « service attendu » de « suffisant » pour les verres MiyoSmart. Ils sont indiqués chez l’enfant de 5 ans à 16 ans, dans le traitement de la myopie forte ou très évolutive (− 0,5 dioptrie par an). Selon la HAS, la population cible de ce traitement est estimée à environ 510 000 patients. « Compte tenu de l’augmentation de la prévalence de la myopie, de sa gravité dans ses formes fortes et de l’amélioration clinique apportée », ces verres ont « un intérêt de santé publique », poursuit la HAS. De leur côté, les verres Stellest se sont vu accorder, en septembre, une autorisation de mise sur le marché par la Food and Drug Administration aux Etats-Unis.
En France, une étude a évalué « dans la vraie vie » l’intérêt de ces verres. Entre 2020 et 2023, les dossiers anonymisés d’une cohorte d’enfants myopes, âgés de 4 à 15 ans, ont été recueillis auprès de 1 500 opticiens et analysés de façon rétrospective. Parmi eux, 1 786 portaient des verres MiyoSmart, 585 des verres Stellest, et 19 548 des verres classiques. Résultats, publiés en juin : les verres freinateurs, en moyenne, ont ralenti de 0,59 dioptrie la progression de la myopie. Sans différence « cliniquement pertinente » entre les deux types de verres freinateurs.
Depuis leur lancement, 13 millions de verres MiyoSmart ont été distribués dans le monde, affirme Hoya. Quant aux verres Stellest, ils ont équipé « des millions d’enfants, dont plus de 250 000 en France », selon Essilor. Prochain défi : « Personnaliser ces verres selon l’œil de chaque enfant », commente Olivier Marre. A l’Institut de la vision, il mène un projet, coordonné par Essilor, de modélisation avancée de l’œil myope, notamment pour identifier les facteurs individuels qui contrôlent la progression de la myopie. Histoire de lever le flou.
[Source: Le Monde]
La rétine, récepteur de la vision
Une question de forme
Un problème de focalisation
Un oeil qui grandit au fil du temps