Au Canada, le casse-tête des poids et mesures au quotidien

Un Canadien mesure sa taille en pieds et en pouces, mais parcourt les distances en kilomètres tandis qu’il prend la température de l’air en degrés Celsius et celle de l’eau en Fahrenheit. Ce grand écart, déroutant, entre système métrique et unités impériales, façonne depuis plus de cinquante ans le quotidien du pays.

Jan 5, 2026 - 09:19
Au Canada, le casse-tête des poids et mesures au quotidien
Un panneau routier indiquant la limite de vitesse en kilomètres/heure, à Pointe-Fortune, au Québec (Canada), le 17 février 2021. ANDREJ IVANOV/AFP

Aller dans un magasin de bricolage au Canada est une expérience qui désarçonne les habitués du système métrique, tant les centimètres peinent à se frayer une place entre les pouces et les pieds, qui dominent les rayons. « La seule mesure que vous avez besoin de connaître, c’est le deux par quatre », lance Réjean Ouellette, retraité de 75 ans, rencontré dans un commerce de l’est de Montréal. Ce « deux par quatre », c’est la pièce de bois standard de la construction nord-américaine : deux pouces d’épaisseur sur quatre de largeur. « Les mètres, j’ai l’impression que ce sont surtout les jeunes qui les emploient », observe Réjean, le ruban à mesurer bien accroché à la ceinture.

Au Canada, la superficie des maisons se lit en pieds carrés, personne ne tique en entendant un commentateur noter qu’un joueur de football vient de franchir « dix verges » (la traduction de yard, en anglais, soit 0,914 m), et quand une pluie verglaçante s’abat sur le pays, elle peut laisser « un quart de pouce » de glace sur les pare-brise. A se demander si le pays a réellement adopté le système métrique.

Dans les faits, les mètres cohabitent avec les mesures impériales, au risque de sombrer dans l’embrouillamini. Parfois, la confusion est telle qu’elle frôle le drame. Le 23 juillet 1983, alors qu’il reste encore plusieurs heures au vol Air Canada 143 de Montréal à Edmonton, les réacteurs du Boeing 767 s’arrêtent​. L’équipage a calculé manuellement la quantité de kérosène nécessaire pour se rendre à bon port, mais a compté la densité du carburant en livres par litre au lieu de kilogrammes par litre. Résultat, les pilotes croient avoir dans leur réservoir le double du carburant réellement chargé. L’atterrissage d’urgence de l’avion en panne sèche, miraculeux − dix blessés légers - se fera en vol plané, au Manitoba.

Une conversion commencée il y a cinquante-cinq ans

Le Canada a longtemps privilégié les mesures impériales, par héritage britannique. Mais, en 1970, Ottawa se lance dans une vaste réforme pour éviter que l’Amérique du Nord ne devienne, selon les termes d’un Livre blanc fédéral, « une île du système impérial » dans un monde métrique. La loi sur les poids et mesures est donc modifiée en 1971 afin de faire du système international l’usage courant au Canada.

Une « petite armée de fonctionnaires, munis de mètres et de bidons de 1 litre pour propager la bonne parole de la métrification », sillonne alors le pays pour vérifier son application, raconte The National Post. Le quotidien à tendance conservatrice rapporte même qu’un boucher de l’Ontario, qui pesait encore ses viandes en livres, a vu en 1981 ses balances entourées de ruban adhésif par les inspecteurs d’Ottawa, pour les rendre inutilisables.

Le combat devient politique. En Ontario, des élus conservateurs ouvrent en 1979 une station-service baptisée « Freedom to Measure », où l’on vend de l’essence au gallon, et non au litre, pour défier Ottawa. Face au ressentiment grandissant envers la métrification, les échéances de conversion sont repoussées. En décembre 1983, le gouvernement fédéral décrète un moratoire : fin de partie pour la conversion obligatoire dans les secteurs de l’alimentation, des carburants et du mobilier.

Sous l’influence américaine

Au-delà de la contestation, l’inertie s’explique par la proximité écrasante du géant américain, resté fidèle aux mesures impériales. Le Canada, dont l’économie est intimement liée à celle des Etats-Unis, ne peut se permettre de s’en éloigner. « Tant que Washington s’accrochera aux pouces, gallons et miles, Ottawa devra jongler entre deux mondes », note Werner Antweiler, directeur du département de stratégie et d’économie d’entreprise à l’université de Colombie-Britannique.

Pour lui, la coexistence des deux systèmes est dommageable, car elle freine la diversification des marchés d’export : « Un fabricant canadien qui exporte à la fois vers l’Europe et les Etats-Unis doit produire selon deux standards. Cela oblige à reconfigurer les machines et augmente les coûts de production. Beaucoup d’entreprises préfèrent donc se concentrer sur le marché américain, plus proche et plus vaste. » Pourtant, poursuit-il, personne ne semble vouloir relancer le débat : « L’attachement culturel est encore fort envers les mesures impériales, surtout dans l’Ouest, qui se sent plus proche des Américains. Aucun élu ne souhaite sacrifier du capital politique pour une réforme qui ne rapporterait aucun vote. »

Plus d’un demi-siècle après les débuts de la conversion, le Canada vit donc toujours dans la confusion. Réjean Ouellette, lui, jongle, maladroitement, entre ces deux mondes au quotidien. « Cinq pieds cinq », répond-il sans hésiter quand on lui demande sa taille en pieds. Et dans le système métrique ? « Un mètre soixante-quinze, dans ces eaux-là ? »Raté, il s’est grandi d’une dizaine de centimètres. « Vous voyez, je ne m’y suis toujours pas vraiment habitué ! »

[Source: Le Monde]