Dans le nord du Soudan, la guerre de loin
« Guerre au Soudan, une nation prise au piège » . La région septentrionale du Soudan, épargnée par les combats qui opposent les Forces de soutien rapide à l’armée régulière, accueille des milliers de déplacés. Mais alors que le conflit s’enlise et se rapproche, les milices locales s’organisent.
« Vos papiers. Tout le monde descend », ordonne un soldat barrant la route. Devant une casemate désolée, sur laquelle flotte un drapeau soudanais déchiré, le check-point consiste en quelques pneus et des plots rouges positionnés sur l’asphalte noir, au milieu de l’immensité ocre du désert de Nubie, au nord-est du Soudan. Le barrage militaire garde l’entrée de Karima, à 400 kilomètres au nord de Khartoum, petite bourgade tranquille jouxtant la ville de Mérowé, qui abrite le quartier général des Forces armées soudanaises (FAS) de cette région septentrionale du pays.
Les passagers du véhicule arrêté – de jeunes hommes uniquement – ont la peau mate, les habits poussiéreux et l’air éreintés. Ils viennent du Darfour et du Kordofan. Deux zones situées à des centaines de kilomètres au sud, passées majoritairement sous le contrôle des paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) de Mohammed Hamdan Daglo, dit « Hemetti » – qui s’opposent à l’armée nationale d’Abdel Fattah Abdelrahman Al-Bourhane, au prix de sanglants combats et de milliers de morts.
Comme leur attirail le laisse deviner, ces hommes sont un groupe d’orpailleurs partis tenter leur chance pour quelques pépites d’or dans les mines de cette région où ne grondent pas les combats. Parce qu’ils ont traversé les lignes de front par les routes de contrebande, ils sont peut-être des espions au regard de ceux qui les contrôlent, ou des combattants infiltrés.
Epargné par les affrontements qui déchirent le pays depuis plus de deux ans, El-Shemaliya, « l’Etat du Nord » est en alerte. Délimité par une vague frontière tracée en plein milieu du désert, celui-ci se retrouve désormais en contact direct avec les provinces contrôlées par les FSR à l’ouest.
Au mois de juin 2025, les paramilitaires ont conquis la zone dite du « Triangle », aux confins de l’Egypte et de la Libye. En octobre, les troupes du général Hemetti se sont emparées d’El-Fasher, capitale du nord du Darfour. Actuellement, elles progressent dans le nord du Kordofan. Un face-à-face lointain, mais non moins menaçant.
Paralysie de l’économie
Ici, la guerre est dans tous les esprits. Les FSR ont promis à de nombreuses reprises de l’étendre encore. Le 13 novembre 2025, ils ont lancé une quinzaine de drones suicides sur la garnison des FAS et sur le barrage de Mérowé, endommageant la plus grande centrale hydroélectrique du Soudan. L’attaque a permis de couper le courant dans la moitié orientale du pays. Elle fait suite à un autre raid aérien, en février 2025, qui avait plongé la région dans le noir pendant plus de quatre mois.
Déterminés à paralyser la vie quotidienne dans les territoires ennemis, les FSR multiplient les attaques sur les infrastructures vitales des zones contrôlées par les FAS. Dotées de drones kamikazes et de longue portée, fournis par leur allié émirati, elles sont maintenant en mesure de frapper l’arrière-front. De Damazin, jouxtant la frontière éthiopienne, à Port-Soudan, sur les rives de la mer Rouge, en passant par Kosti, Khartoum et Atbara, le long du Nil, toutes les grandes villes sont sous la menace du ciel.
Le soir venu, la ville de Karima se drape d’un épais manteau de nuit. Seuls quelques faisceaux blafards sautillent dans la pénombre. Autant de téléphones brandis par ses habitants pour se guider à travers son dédale de ruelles sablonneuses avant le couvre-feu décrété à 22 heures. Si des panneaux solaires importés de Turquie ou de Chine ont essaimé dans certains foyers et que l’Egypte voisine alimente un jour sur trois le réseau d’un faible apport électrique, la région entière a été mise hors-tension.
« Les coupures d’électricité ont tué les industries et l’agriculture. Les pompes à eau se sont arrêtées et de nombreux arbres fruitiers sont morts asséchés. C’est la paralysie pour une bonne partie de l’économie », déplore Moubarak Al-Tayeb, 61 ans, producteur de dattes, denrée phare du nord du Soudan.
En plus d’avoir fait disjoncter la région, la guerre perturbe les routes commerciales entre l’est et l’ouest du pays, minant l’économie locale par ailleurs impactée par une inflation galopante (+ 176 % en 2014). « Aujourd’hui, les gens dépendent surtout de la diaspora. Localement, il n’y a plus que l’or qui rapporte, mais il est souvent exporté en contrebande. Le Soudan y perd beaucoup », fulmine Moubarak Al-Tayeb. Le Soudan est un des premiers producteurs d’or au monde, mais environ 80 % de ce minerai est extrait de manière informelle.
Quatorze millions de déplacés
La petite ville de Karima s’étire nonchalamment en aval de la quatrième cataracte du Nil. Entourée de palmeraies, des manguiers et des bananiers, elle est nichée à l’ombre du djebel Barkal, imposante colline qui se découpe au sud sur le plat horizon. La cité, qui abrite les vestiges de l’ancienne capitale nubienne de Napata, était peuplée de 20 000 habitants avant-guerre. Avec les vagues successives de familles déplacées par la conflit, sa population a explosé, et pourrait être dix fois plus nombreuse qu’en 2023.
En bordure de l’agglomération, des milliers de personnes s’entassent dans des maisons de béton inachevées. « La guerre a fait de nous des mendiants. Nous n’avons rien, pas de quoi nous couvrir. On est comme en prison », se désole Ihsan Hassan, mère de famille de 55 ans originaire du sud de Khartoum.
Son mari, parti travailler dans les mines, a disparu. Elle vit avec son fils handicapé et ses deux filles déscolarisées, dans une bicoque meublée de quatre lits en fer, un tapis et une multiprise. Douze mètres carrés. « Une vie sans goût ni odeur », résume Ihsan Hassan qui dépend uniquement de l’aide distribuée par l’armée soudanaise, quelques cartons de provisions hebdomadaires.
Avec plus de quatorze millions de personnes déracinées par les combats, la population soudanaise a été brassée par la guerre, déplacée dans toutes les directions. « Le peuple est sens dessus dessous. Chaque ville a hébergé des oiseaux migrateurs », remarque Luay Mohammed, un notable de Karima, qui vit désormais avec de nombreux cousins venus chercher la paix au nord du pays.
A mesure que la guerre s’enlise, le Soudan vit à la fois un déchirement du tissu social et un resserrement des liens entre communautés. Dans ces régions de l’arrière-front, de nombreuses initiatives voient le jour pour accueillir les déplacés. « On avait peur d’être pris pour des étrangers ici. Mais nous avons été bien reçues », affirme Asha Mohammed, qui est hébergée dans la maison de terre séchée de Luay Mohammed.
La femme est originaire de Um Garfa, au nord du Kordofan, une bourgade connue pour son sésame et ses pastèques. Son mari est mort pendant la guerre, faute de soins. Sur ses quatre fils, trois sont partis travailler au Koweït, le dernier, dans les mines d’or du nord du pays. Au début de la guerre, elle a quitté Khartoum avec ses quatre filles pour rentrer sur les terres familiales. Mais au bout d’un an et demi, le village a subi deux razzias des FSR qui ont tué plus de 48 civils. « Il n’y reste plus personne. Nous avions fui les combats de la capitale, mais la guerre est encore venue nous trouver.Qui dit qu’elle ne viendra pas nous chercher ici aussi ? », s’interroge-t-elle.
Recrutement de miliciens
Face à la menace permanente, des milliers de Soudanais s’enrôlent sous les drapeaux. Avec leurs polos beiges et leurs Kalachnikovs en bandoulière, les soldats qui gardent Karima et ses environs font partie des Deraa Al-Nakhil, les « Boucliers du palmier », un groupe d’autodéfense local constitué dans le sillage de la « mobilisation populaire »décrétée par le général Abdel Fattah Al-Bourhane, aux premiers mois du conflit.
On les appelle les Mustanfereen, les « engagés volontaires ». Ces membres des « brigades de résistance populaire » ne portent pas le treillis militaire, parfois juste un pantalon ou un t-shirt camouflage. Ces hordes de jeunes recrues, parfois mineures, reçoivent un entraînement sommaire de trois mois maximum, avant de se voir remettre une arme et des papiers militaires. Ils s’engagent pour à peine une cinquantaine de dollars par mois (42 euros) et doivent souvent multiplier les petits boulots en parallèle.
Chaque région du Soudan, si ce n’est chaque localité, a désormais sa milice. Les recrutements sont souvent encouragés par des autorités traditionnelles, de petits chefs de tribus et des notables locaux – pour beaucoup issus des rangs du Parti du congrès national, la formation islamiste du régime d’Omar Al-Bachir, déchu en 2019.
Les « brigades de résistance populaire » compteraient environ 70 000 recrues dans le nord du Soudan. Elles pourraient être plus de 200 000 dans l’ensemble des territoires contrôlés par les FAS. Si elles sont aujourd’hui toutes coalisées derrière l’objectif de combattre les FSR qui ont conquis la moitié du pays, les milices alliées aux FAS forment un alliage hétéroclite et fragile qui pourrait se déliter à tout moment.
Depuis son indépendance du condominium égypto-britannique en 1956, l’armée soudanaise a systématiquement eu recours à des milices pour lutter contre les insurrections armées opposées à l’état central. Portant au pouvoir le brigadier Omar Al-Bachir par un coup d’Etat en 1989, le mouvement islamiste soudanais avait d’abord constitué les Forces de défense populaires pour lutter contre les rébellions sudistes. Puis, face aux guérillas ayant pris les armes au début des années 2000 au Darfour, le régime s’était appuyé sur des groupes armés de l’ouest du pays recrutés parmi les tribus arabes nomades de la région, les janjawids.
En 2013, ces milices deviendront finalement des unités officielles baptisées les « Forces de soutien rapide », sous les ordres du commandant Mohammed Hamdane Dagalo. Elles ont aujourd’hui contribué à plonger le pays dans le chaos de la guerre. L’armée soudanaise serait-elle en train de reproduire la même erreur ? A plusieurs reprises, des tensions ont dégénéré en affrontements entre différentes factions alliées aux FAS à tel point que les autorités les ont récemment privées des armes lourdes.
Avec la guerre, la jeune génération n’a plus beaucoup de choix. « C’est simple. Ou tu t’exiles, ou tu travailles dans les mines, ou bien t’engages dans l’armée », résume Mohammed, un volontaire de 27 ans qui ne souhaite pas donner son nom de famille. « On veut protéger notre région. Les FSR ont montré ailleurs ce dont ils sont capables : ils volent, ils brûlent, ils violent », se justifie le jeune homme.
Dans le souk de Karima, alors que le jour décline, Moustafa Sayed, s’apprête à fermer boutique. Ce commerçant de 45 ans vendait des parfums et des cosmétiques au marché d’Omdurman à Khartoum. « Les FSR ont appliqué la stratégie de la terre brûlée. Littéralement. Mes stocks ont été incendiés. Ces types ne sont rien d’autre qu’une dangereuse mafia », dénonce cet homme rondouillet.
Désormais réfugié à Karima, il achalande son magasin de sous-vêtements pour femmes et pour hommes. « Si le danger s’approche, je rejoindrai n’importe quelle base militaire pour recevoir une arme. S’il le faut, je mourrai pour mon pays », conclut-il.