Rentrée du gouvernement : Lecornu face à l’urgence budgétaire et la crise agricole

L’exécutif retrouve en ce début d’année les urgences irrésolues fin 2025, ce qui l’expose à un nouveau risque d’instabilité. Un conseil des ministres se réunit lundi 5 janvier.

Jan 5, 2026 - 09:25
Rentrée du gouvernement : Lecornu face à l’urgence budgétaire et la crise agricole
Le premier ministre, Sébastien Lecornu, discute avec les députés socialistes Jérôme Guedj et Philippe Brun, à l’Assemblée nationale, à Paris, le 5 décembre 2025. JULIEN MUGUET POUR « LE MONDE »

« Repousser le désordre. » Sur le perron de l’Hôtel de Matignon, le 23 décembre 2025, Sébastien Lecornu lance la formule en pleine impasse budgétaire pour qualifier « la ligne du gouvernement ». Une expression à double tranchant. Car l’exécutif retrouve en ce début d’année, les urgences irrésolues au quatrième trimestre de la précédente. Le voilà rattrapé par l’absence de budget pour 2026, faute d’accord entre l’Assemblée nationale et le Sénat dans les délais constitutionnels impartis ainsi que la crise agricole, ravivée par le virus de la dermatose bovine et la ratification probable du traité de commerce entre l’Union européenne (UE) et les pays sud-américains du Mercosur, le lundi 12 janvier.

Le soutien au monde agricole incarne la mère des batailles pour Sébastien Lecornu. Le premier ministre reçoit de nouveau les syndicats agricoles dès lundi 5 janvier, avant la tenue d’une réunion interministérielle à Matignon, mardi.

A la veille de ces rencontres, le chef du gouvernement s’est fendu d’une lettre ouverte aux agriculteurs pour marquer le coup. « Nous devons avoir des solutions sur le long terme ; et donc défendre une vision », écrit-il. Or, « les sujets et les calendriers se superposent entre la gestion de la dermatose, le Mercosur, la négociation de la PAC [politique agricole commune] et la hausse du prix des engrais », rappelle-t-on à Matignon pour mieux souligner la difficulté de la tâche.

Promesse d’annonces concrètes aux agriculteurs

Face à la menace d’une mobilisation d’ampleur des agriculteurs, le premier ministre a multiplié les échanges informels avec leurs syndicats durant la trêve des confiseurs. A ces derniers, il promet des annonces concrètes tout le mois de janvier. Ce fut le cas dimanche, lorsque la ministre de l’agriculture, Annie Genevard, a fait savoir que le gouvernement procéderait, avec l’accord de Bruxelles, à la suspension prochaine d’importations de produits en provenance d’Amérique du Sud contenant des résidus de plusieurs substances interdites en Europe. « Le monde agricole ne peut pas attendre le mois de février pour la mise en œuvre de ces décisions. C’est pourquoi il est nécessaire d’avancer rapidement sur les discussions budgétaires qui se poursuivent en parallèle », souligne-t-on à Matignon. Comme une impression de déjà-vu. La crise agricole et la paralysie de l’action publique causée par la loi spéciale budgétaire avaient déjà obscurci l’horizon du gouvernement en janvier 2025.

Alors que les fins de mandat sont rarement propices à l’action, cette rentrée ne fera pas exception pour l’exécutif, confronté depuis la dissolution de juin 2024 à l’instabilité et à l’impuissance, faute de majorité à l’Assemblée nationale. Ses rares ambitions législatives pour ce début d’année – décentralisation, régulation des réseaux sociaux, allocation sociale unique, justice pénale, sécurité du quotidien – pourraient être douchées par le calendrier électoral et les municipales de mars, avec un Parlement aux travaux suspendus dès la fin février pour cause de campagne.

Si les vœux aux Français d’Emmanuel Macron, sans reliefs, ont accrédité le constat d’un exécutif sur la défensive, Sébastien Lecornu cherche à contrer le procès en immobilisme. Mesures de simplification, suppression des avantages des anciens premiers ministres, baisse de 5 % du prix de l’abonnement à un contrat d’électricité… « Tout ce qu’on peut faire en dehors de l’Assemblée nationale, par du réglementaire, on doit pouvoir le faire (…) Il faut être créatif », a estimé le ministre de l’économie, Roland Lescure, dimanche sur France Inter. « Le gouvernement n’est pas cantonné au budget », avait aussi assuré, vendredi, dans un entretien au Figaro sa porte-parole, Maud Bregeon, défendant une adoption du projet de loi de finances (PLF) en « janvier 2026 ».

La reprise des débats budgétaires, le 8 janvier en commission des finances de l’Assemblée nationale permettra « de faire décanter les sujets pour dessiner un texte politiquement exploitable », esquisse-t-on à Matignon. Le ministre de l’économie a soutenu, dimanche, le retour de la surtaxe sur les bénéfices des grandes entreprises, supprimée par le Sénat.

Sébastien Lecornu, lui, se retrouve dans un dilemme existentiel : pourra-t-il reproduire un accord dans les mêmes termes que celui obtenu le 9 décembre 2025 au Palais-Bourbon sur le budget de la « Sécu » (sans recours à l’article 49.3 de la Constitution) ? « Contrairement au compromis trouvé sur le PLFSS [le projet de loi de financement de la Sécurité sociale], le gouvernement n’a plus de grain financier à moudre pour faire adopter le PLF. Il faudra un réveil des oppositions sinon on n’y arrivera pas », estime ainsi le député (Renaissance) du Gers Jean-René Cazeneuve. Pas moins de 10 milliards d’euros restent à trouver pour boucler le budget pour 2026, selon Bercy.

Priorités budgétaires et économiques

S’il avait privilégié à l’automne 2025 la stabilité politique en concédant aux socialistes la suspension de la réforme des retraites contre leur non-censure, le gouvernement tente d’imposer ses priorités dans son bras de fer avec les parlementaires ; elles sont à la fois budgétaires – un déficit sous le seuil de 5 % du produit intérieur brut – et économiques – la poursuite de la politique en faveur des entreprises. En parallèle, il cherche à rétablir le dialogue avec la majorité sénatoriale alors que les relations se sont envenimées avec les élus du Palais du Luxembourg à l’occasion du débat budgétaire.

L’exécutif ne peut s’aliéner le Sénat présidé par Gérard Larcher (Les Républicains) sur de nombreux projets, dont la fin de vie ou la décentralisation. De son côté, l’Elysée sera également attentif à la tournure que prendra le débat budgétaire alors qu’une partie de la crédibilité d’Emmanuel Macron sur la scène internationale est conditionnée à la hausse du budget de la défense (6,7 milliards d’euros prévus pour l’année 2026).

Sous la pression, Sébastien Lecornu pourrait cette fois avoir recours au 49.3 ou à une ordonnance, même s’il espère encore éviter le scénario du passage en force qui doterait les oppositions d’un argument pour le censurer. « Tout le monde a en tête qu’il faut un outil pour se sortir du bourbier. Mais toutes les options évoquées en dehors d’un compromis de fond nous exposent à un risque : ne toujours pas avoir de budget et recréer encore plus d’instabilité », a jugé dans Le Journal du dimanche, la ministre chargée des comptes publics, Amélie de Montchalin, qui recevra cette semaine, avec Roland Lescure, les groupes parlementaires avant la reprise des discussions en commission.

[Source: Le Monde]