Au Sénégal, le géant chinois des couches africaines pris dans un scandale sanitaire

Premier vendeur de produits hygiéniques sur le continent africain, Softcare est accusé à Dakar d’atteinte grave à la santé publique et de tentative de corruption sur un inspecteur pharmaceutique, considéré comme un lanceur d’alerte.

Jan 12, 2026 - 06:55
Au Sénégal, le géant chinois des couches africaines pris dans un scandale sanitaire
Capture d’écran d’un reportage de la Radio télévision sénégalaise, diffusé le 19 décembre 2025, montrant l’emballage de serviettes hygiéniques vendues par le groupe chinois Softcare. RTS 1

Le roi des couches africaines a perdu de sa superbe. Introduit à la Bourse de Hongkong en novembre 2025, Softcare, le groupe chinois aux 6,3 milliards de couches et aux 2,9 milliards de serviettes hygiéniques vendues en Afrique en 2025, est mis en cause dans un scandale sanitaire à rebondissements au Sénégal.

« Le ministre de la santé cache la vérité ! », s’est indigné, jeudi 8 janvier, Guy Marius Sagna, député des Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité, la formation au pouvoir. L’affaire prend des proportions telles qu’une mission d’information parlementaire a été lancée le 5 janvier pour auditionner les protagonistes. Elle a trente jours pour tenter d’établir les faits.

Tout commence le 8 décembre, après la publication d’une lettre d’information de l’Agence sénégalaise de réglementation pharmaceutique (ARP) ordonnant le retrait immédiat, du marché des couches et des serviettes hygiéniques, de la marque devenue, en deux ans, l’un des acteurs majeurs des produits d’hygiène à bas prix au Sénégal – 100 francs CFA (15 centimes d’euro) la couche.

Interrogé dans un reportage, enregistré le 10 décembre et diffusé neuf jours plus tard dans le journal télévisé de la Radio télévision sénégalaise – le plus regardé du pays –, Moussa Diallo, le directeur de l’inspection pharmaceutique, de la surveillance du marché et des vigilances, évoque des manquements aux bonnes pratiques de fabrication des produits d’hygiène qui ont fait le succès de l’entreprise chinoise.

Parmi les présumées infractions listées dans le rapport de l’organe de contrôle officiel figure notamment la découverte de « 1 300 kilos de matières premières périmées », « non isolées », retrouvées sur la chaîne de fabrication des couches pour bébés et des protections hygiéniques sorties de l’usine de Sindia, à 70 kilomètres de Dakar. Un site visité en octobre 2025 par les services de l’ARP.

Substances « cancérigènes »

D’après M. Diallo, « le coton, le polymère [superabsorbant] et tous les autres constituants qui rentrent dans la composition du produit » sont concernés. Ces composants sont susceptibles de créer « des cas d’infection génitale, urogénitale, mais également des cas d’allergie (…) sur la peau, sur les muqueuses, des cas de cancers même, parce qu’il y a des substances qui sont cancérigènes ».

Le dossier est d’autant plus accablant que ce n’est pas la première fois que l’usine de Sindia se trouve dans le viseur de l’ARP. Saisies par une association de femmes, après une plainte liée à une « intolérance due à une allergie », les équipes de Moussa Diallo s’étaient déjà rendues sur le site en janvier 2024, a fait savoir l’inspecteur. Des « défauts de qualité » avaient été relevés, sans provoquer de mesures conservatoires.

Mais face à la multinationale implantée dans une vingtaine de pays africains, l’agence de régulation semble hésiter sur la stratégie à tenir. Le 16 décembre 2025, elle opère un revirement et publie un communiqué, un temps considéré comme un faux, tant il détonne. « Les matières premières périmées n’ont pas été intégrées dans le processus de production », fait alors valoir l’ARP, désavouant ainsi ses inspecteurs. « Les produits de Softcare (…) sont jugés conformes, propres à la consommation et peuvent être mis sur le marché », précise même le document.

Face à l’imbroglio, M. Diallo et deux autres pharmaciens inspecteurs dénoncent, le 18 décembre, une manœuvre de leur direction et réitèrent leur appel au « retrait des produits ». Dans ce climat de confusion, l’ouverture, le 19 décembre, d’une enquête administrative menée conjointement par le ministère de la santé et le ministère du commerce, passe inaperçue. En effet, trois jours plus tard, la crise a encore pris de l’ampleur.

A « quatre reprises », révèle Moussa Dialla, des représentants de l’usine auraient tenté de « [le] corrompre avec une mallette pleine d’argent ». Il affirme avoir des « preuves ». Des déclarations qui provoquent un séisme à la veille des fêtes de fin d’année. En signe de soutien, les syndicats de l’ARP déclenchent le même jour une grève illimitée et exigent l’ouverture d’une enquête indépendante.

La préoccupation gagne également les rangs de la société civile. « Les enfants du Sénégal ont-ils été exposés à des produits potentiellement dangereux ? », s’est émue, le 2 janvier, l’antenne sénégalaise du Front pour une révolution anti-impérialiste, populaire et panafricain. Le mouvement appelle les autorités sanitaires à sortir de leur silence et les exhorte à publier les résultats d’inspection et les analyses de laboratoire.

L’association sénégalaise SOS Consommateurs a annoncé avoir saisi, le 6 janvier, le parquet de Mbour et, face aux pressions, a appelé, avec d’autres organisations, à faire de Moussa Diallo le « premier lanceur d’alerte à bénéficier d’une protection », conformément à la loi votée le 26 août 2025.

Produits chimiques blanchissants

Face à ce qu’elle considère comme des « déclarations diffamatoires et infondées de M. Diallo », l’entreprise Softcare, filiale du groupe chinois Sunda, a affirmé, dans un communiqué transmis à la presse, le 3 janvier, avoir « mandaté ses avocats pour engager des procédures judiciaires ». Et assure, de son côté, avoir « procédé à des prélèvements de produits en circulation », avant de promettre la publication des résultats « en temps opportun ».

Au-delà des procédures administratives et judiciaires, l’affaire Softcare a fait émerger dans le débat public des questions sanitaires jusque-là passées sous silence et mis en lumière la « méconnaissance profonde [du public] sur ce que contiennent ces jetables très utilisés au Sénégal et en Afrique », remarque une fonctionnaire de l’agence ONU Femmes, alors que, « depuis des années, des associations alertent sur des produits chimiques qui blanchissent les serviettes [hygiéniques] ».

« Quelles sont ces matières périmées ?, poursuit Stephan Nna Njeng, spécialiste en santé reproductive et vice-président d’un comité national qui travaille à la mise en place de normes biochimiques dans les protections hygiéniques. Des intrants ont-ils été contaminés par des traces de moisissures ? S’il y a une atteinte grave à la qualité, un risque majeur pèse sur la santé des femmes et des bébés. »

Dans un pays où la question des règles menstruelles a longtemps été taboue, l’usage des serviettes hygiéniques a connu, ces dernières années, une forte progression. En 2023, 82 % des femmes adolescentes et adultes sénégalaises vivant en milieu urbain déclaraient utiliser des serviettes jetables, selon la dernière grande enquête démographique réalisée par les autorités, publiée à la fin d’octobre.

La même année, des affiches publicitaires de Softcare au slogan « plus d’amour, plus de soin » se répandaient dans les villes du Sénégal. Un temps qui, face au désamour s’étalant sur les réseaux sociaux, semble révolu. Les appels au boycott du géant chinois s’y multiplient.

[Source: Le Monde]