Avec « L’Empire du sommeil » au Musée Marmottan Monet, Morphée tend les bras aux artistes

A Paris, une exposition novatrice et troublante explore, grâce à des prêts exceptionnels, comment cet état mystérieux a inspiré les peintres.

Jan 23, 2026 - 10:33
Avec « L’Empire du sommeil » au Musée Marmottan Monet, Morphée tend les bras aux artistes
« La Résurrection de la fille de Jaïre » (1878), de Gabriel von Max. DENIS FARLEY/MBAM, MONTRÉAL

Réunir environ 130 œuvres dans 300 mètres carrés, qui plus est pour traiter d’un sujet qui ne l’a jamais été, voilà un sacré défi. Surtout lorsqu’on sait que l’exposition a été conçue et montée en un an et demi, ce qui, de nos jours, tient du miracle. Pourtant, ils ont parfois lieu : malgré ce délai très court, l’exposition « L’Empire du sommeil » bénéficie de prêts exceptionnels provenant de plusieurs dizaines d’institutions internationales, un exploit.

A ne pas manquer, hors parcours, car isolé dans le couloir d’entrée, La Prisonnière des Sargasses (1991), réalisée par Paula Rego (1935-2022) avant qu’elle et sa famille (tout le monde roupille sur la terrasse) ne quittent un Portugal alors hostile pour vivre en Angleterre. L’accrochage est assez dense, avec parfois deux niveaux de tableaux accrochés l’un au-dessus de l’autre, trois niveaux même lorsqu’il y a des vitrines, mais, malgré cette accumulation obligée, il reste lisible. Il a été conçu par un duo, la neurologue et historienne des sciences Laura Bossi et Sylvie Carlier, directrice des collections du Musée Marmottan Monet, où se tient cette exploration novatrice et troublante.

Sections animaux et religion

Novatrice car, comme l’explique Laura Bossi, « il n’y avait jamais eu d’exposition d’ampleur sur le sommeil, ce qui est quand même assez curieux. Il y en a eu sur le rêve, bien sûr, mais le sommeil, ce n’est pas seulement le rêve. C’est quelque chose qu’on ne contrôle pas. Or, les peintres ont été les premiers à regarder le sommeil des autres, bien avant les scientifiques. En fait, les médecins ont commencé à l’étudier très tardivement, dans les années 1970. Or, tous les animaux dorment, même quand ils n’ont pas de cerveau : les méduses dorment, les insectes dorment, les araignées dorment, mais on ne sait pas encore pourquoi, ni comment ça fonctionne ».

Dans l’exposition, y font allusion les représentations d’animaux endormis – chat de Gwen John (1876-1939), teckel de David Hockney – aux côtés des humains, qui soulignent cette nécessité commune. Quant à sa fonction, hormis une contribution dans le catalogue d’Isabelle Arnulf et Jean-Baptiste Maranci, spécialistes des pathologies du sommeil à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris, qui – pour résumer grossièrement – en abordent surtout les dysfonctionnements (plus de 70 répertoriés), elle demeure un mystère.

Pour tenter de le percer, il faut en différencier les différents états et les différentes natures, ce que l’exposition fait en huit sections, subtilement scénographiées par Martin Michel. Elle distingue notamment les sommeils naturels des sommeils artificiels, induits par l’hypnose, les substances comme l’opium ou encore le coma.

Et commence par « Le doux sommeil », notamment celui de l’enfant. Il n’est pourtant pas uniforme : Claude Monet peint en 1868 le portrait de son fils Jean, alors âgé de 1 an, qui, sans doute soûlé par l’air marin (la famille est alors à Fécamp, dans la Seine-Maritime), dort profondément, sans pour autant lâcher sa poupée. Fernand Pelez (1848-1913), pour sa part, représente en 1885 un marchand de violettes, pauvre gosse en haillons terrassé de fatigue et recroquevillé dans l’encoignure d’une porte – l’enfance n’est pas la même pour tous, y compris au moment de dormir. Le Britannique John Everett Millais (1829-1896) daube en 1864 l’ennui généré par certains pasteurs anglicans en représentant une toute jeune fille, plutôt de la bonne société à en juger par ses vêtements, endormie sur un inconfortable banc d’église dans un tableau intitulé Mon deuxième sermon

« Mon deuxième sermon [My Second Sermon] » (1864), de John Everett Millais.

C’est la religion, précisément, qui est l’objet de la deuxième section, laquelle traite des « Figures du sommeil dans la Bible ». Des miniatures dans des manuscrits prêtés par la bibliothèque Mazarine montrent le sommeil d’Adam (une anesthésie, plutôt, puisque Dieu en profite pour, à partir d’une de ses côtes, créer Eve), celui des apôtres terrassés par l’ascension du mont des Oliviers, ou des soldats qui gardent le tombeau du Christ lors de la Résurrection. Le sommeil du même, enfant, ou celui de Noé, provoqué par l’ivresse, magnifique tableau de Giovanni Bellini prêté par le Musée des beaux-arts et d’archéologie de Besançon (L’Ivresse de Noé, 1515).

Jésus et Cendrillon

Un autre, bien plus ambigu, peint par l’Autrichien Gabriel von Max en 1878, représente La Résurrection de la fille de Jaïre, quand Jésus la sort de ce que l’on croyait être pour elle un repos éternel. A signaler aussi, car il est touchant et d’une exécution assez naïve qui témoigne d’une vraie ferveur, un haut-relief en bois peint, datant du XVe siècle, montrant les apôtres réunis autour du lit – il a fallu à l’imagier le rallonger pour que chacun trouve sa place – au moment de la Dormition de la Vierge (ainsi nommée car pour elle la mort est un état transitoire).

C’est justement à cette ambiguïté qu’est consacrée la troisième section, qui interroge les analogies entre Hypnos et Thanatos, le sommeil et la mort dans la mythologie grecque. La quatrième est moins grave puisqu’il y est question du sommeil et de l’amour, ce qui nous vaut quelques beautés dénudées, le plus souvent par des satyres, un thème récurrent, de Simon Vouet à Picasso (il remplace le faune par un Minotaure) en passant par Ingres et Manet.

On visite ensuite le « sommeil enchanté des contes », celui de Cendrillon rêvant de son prince près de l’âtre de la cheminée où sa marâtre la relègue, sympathique tableau d’Eugène Lepoittevin (1806-1870) : c’est aussi un des charmes de cette exposition que de confronter des peintres aujourd’hui méconnus à de grands noms de l’histoire de l’art.

« Jupiter et Antiope » (1851), de Jean Auguste Dominique Ingres.
« Vénus dormant sur des nuages » (après 1630), atelier de Simon Vouet.

Le rêve, d’ailleurs, fait l’objet d’une section importante, c’est un sujet qui a déjà été abordé par des expositions spécifiques, la dernière en date étant sans doute celle qui fut organisée en 2024 par le Musée des Confluences, à Lyon. Il est ici abordé sous tous ses aspects, depuis l’Antiquité jusqu’aux analyses de Sigmund Freud, depuis sa représentation au XVIe siècle par Lorenzo Lotto jusqu’à son interprétation en bande dessinée par Winsor McCay et son Little Nemo. On traite ensuite les aspects pathologiques, les troubles du sommeil déjà évoqués, avant de rendre un juste hommage à un accessoire essentiel : le lit. Celui qu’a peint Eugène Delacroix, vide d’occupants mais aux draps totalement dévastés, montre qu’il ne sert pas qu’à dormir.

« Le Lit défait » (vers 1824), d’Eugène Delacroix.