En livrant l'ex-putschiste Damiba au Burkina, le Togo assume sa proximité avec les juntes sahéliennes

Jan 24, 2026 - 07:10
En livrant l'ex-putschiste Damiba au Burkina, le Togo assume sa proximité avec les juntes sahéliennes
L'ex-lieutenant-colonel Paul Henri Sandaogo Damiba (au premier plan), ancien président de transition du Burkina Faso, lors de son investiture à Ouagadougou le 2 mars 2022 AFP OLYMPIA DE MAISMONT

En livrant l'ancien président de transition burkinabè, l'ex-lieutenant-colonel Paul Henri Sandaogo Damiba, à la junte du capitaine Ibrahim Traoré au Burkina Faso, le Togo assume sa politique favorable aux juntes souverainistes et autoritaires du Sahel, guidé par des ambitions diplomatiques, sécuritaires et économiques, selon plusieurs observateurs interrogés par l'AFP.

Que reproche le Burkina à M. Damiba?

L'ex-lieutenant-colonel Paul Henri Sandaogo Damiba avait pris le pouvoir au Burkina Faso en janvier 2022 lors un coup d’État contre le président élu de l'époque, Roch Kaboré, avant d'être à son tour renversé neuf mois plus tard par le capitaine Ibrahim Traoré, toujours au pouvoir.

Parti en exil au Togo, il était régulièrement accusé par la junte de Ouagadougou d'être le cerveau de plusieurs tentatives de putsch, la dernière au début du mois de janvier.

M.  Damiba a été arrêté à Lomé, la capitale togolaise, le 16  janvier, puis remis le lendemain aux autorités burkinabè, après que la cour d’appel de Lomé a donné un avis favorable à la demande d’extradition formulée par Ouagadougou.

Il est poursuivi pour "détournement criminel de deniers publics, enrichissement illicite criminel, corruption, incitation à la commission de délits et crimes, recel aggravé et blanchiment de capitaux".

Pourquoi le Togo a-t-il livré M. Damiba à la junte burkinabè?

Le capitaine Ibrahim Traoré, chef de la junte burkinabè qui a renversé l'ex-lieutenant-colonel Paul Henri Sandaogo Damiba, à la cérémonie marquant le 35e anniversaire de l’assassinat de Thomas Sankara, à Ouagadougou le 15 octobre 2022

Le capitaine Ibrahim Traoré, chef de la junte burkinabè qui a renversé l'ex-lieutenant-colonel Paul Henri Sandaogo Damiba, à la cérémonie marquant le 35e anniversaire de l’assassinat de Thomas Sankara, à Ouagadougou le 15 octobre 2022 AFP OLYMPIA DE MAISMONT

Depuis plusieurs mois, le Togo tend la matin à l'Alliance des États du Sahel (AES), une confédération regroupant le Burkina, le Mali et le Niger, tous gouvernés par des juntes militaires qui assument une politique souverainiste.

Ce petit pays côtier tire parti des tensions entre l’AES d'un côté, et la Côte d’Ivoire et le Bénin de l'autre — accusés d’adopter une position trop pro‑occidentale — qui ont conduit les trois États sahéliens à se tourner davantage vers le port de Lomé. Cela a entraîné une hausse du trafic qui constitue un avantage économique non négligeable pour le Togo.

Et Lomé veut également profiter de sa proximité avec l'AES pour améliorer sa coopération sur le plan sécuritaire: le Togo subit ces dernières années, dans sa partie nord, une contagion des violences jihadistes venues du Sahel.

Pour juguler ces violences, le Togo fait également des appels du pied aux États-Unis, proposant de jouer les intermédiaires pour faciliter le partage de renseignements entre l'AES et les Américains, dont l'engagement au Sahel est limité depuis les coups d’État militaires au Mali, au Niger et au Burkina.

Côté sahélien, le choix de livrer M. Damiba au Burkina vise à "renforcer les liens avec le voisin le plus proche de l’AES", estime Madi Djabakaté, politologue et essayiste togolais. "Ce choix s’est davantage orienté vers la protection des relations politiques et sécuritaires que vers une évaluation approfondie des engagements liés au droit international, aux droits de l’homme ou au statut des réfugiés", poursuit le politologue.

Quelles réactions à cette extradition?

Mercredi, le dossier faisait la une de la presse burkinabè, qui exerce dans un contexte de répression de toute voix critique depuis l'arrivée au pouvoir du capitaine Traoré en septembre 2022.

"Le Togo reste fidèle à ses valeurs d’accueil humanitaire pour contribuer à la paix chez ses voisins, mais il ne veut pas faire de son territoire un centre de déstabilisation contre ses mêmes voisins !", a commenté le quotidien Aujourd'hui au Faso.

L'affaire a aussi fait réagir à Lomé, notamment l'opposition au dirigeant Faure Gnassingbé, qui est au pouvoir depuis 20 ans et veut se positionner comme un médiateur dans plusieurs crises du continent.

"Faure Gnassingbé a livré le plus faible du moment au plus fort. Surprenant de la part d'un médiateur", a réagi auprès de l'AFP Nathaniel Olympio, porte-parole du mouvement d'opposition "Touche pas à ma Constitution".

"Ce faisant, Faure Gnassingbé a violé la tradition diplomatique du Togo qui a toujours donné refuge à des présidents déchus" par le passé, a-t-il ajouté.

Que peut-il arriver à M. Damiba?

Lomé dit avoir accepté d'extrader l'ex-lieutenant-colonel Paul Henri Sandaogo Damiba car des "garanties" ont été données par le Burkina quant au respect de son intégrité physique et son droit à un procès équitable.

"A lire le communiqué publié, le Togo a requis des assurances diplomatiques concernant le traitement de Damiba et la non-application de la peine de mort", explique Julien Antouly, maître de conférences en droit public en France.

"Toutefois, il est possible que le Burkina ne les respecte pas et décide d'ouvrir de nouvelles poursuites portant sur de nouveaux chefs d'accusation, eux passibles de la peine de mort", prévient-il.

La peine capitale a été rétablie par le Burkina l'an dernier, notamment pour les crimes de haute trahison.

"L’attitude du gouvernement togolais ne relève pas seulement de la légèreté juridique : elle expose directement Paul-Henri Damiba à des menaces graves contre sa personne", a écrit sur X l'ancien ministre malien de la Justice et avocat Mamadou Ismaila Konaté.

Sur les réseaux sociaux, des soutiens des juntes sahéliennes appellent déjà à sévir contre l'ex-lieutenant-colonel.

"Que toute la rigueur de la loi s’applique sur Paul-Henri Sandaogo Damiba et ses complices. Zéro pitié, zéro clémence. La traîtrise et la déstabilisation doivent être sanctionnées de façon exemplaire et dissuasive", a ainsi réclamé sur X la militante suisso-camerounaise Nathalie Yamb, qui se fait appeler "la chevalière de Niamey".

[Source: TV5Monde]