Ma vie d’ado : « Je ne montre pas mes émotions, à personne. Ni aux éducateurs ni à mes potes, et encore moins aux psys »
Amir, 18 ans, vit depuis quinze ans dans un village d’enfants, où il a été placé avec son frère et ses deux sœurs. Un parcours de vie cabossé, entre harcèlement scolaire, valse des éducateurs et forte volonté de s’en sortir.
« Quand j’étais petit, j’aimais bien les tractopelles et les camions. Je voyais passer les ripeurs [synonyme d’éboueurs] dans la rue le matin, je leur disais bonjour. Aujourd’hui, j’en connais un hyper sympa. Chaque fois que je le vois, on se checke, on parle un peu. Je lui ai dit que je voudrais faire ce métier. Il m’a donné une adresse où j’ai candidaté, mais, pour l’instant, je n’ai pas de réponse. Ripeur, c’est bien payé. Tu peux dépasser les 2 000 euros par mois. Et puis t’es toujours dehors, et, moi, j’aime bien être à l’extérieur. J’adore la nature et les animaux, n’importe lesquels. J’aime aussi l’escalade. Je vais grimper dans une salle à côté du village, dès que je peux.
J’ai grandi dans un village d’enfants SOS, à Sainte-Luce-sur-Loire [Loire-Atlantique], avec mes sœurs et mon frère. C’est un lieu de placement pour les jeunes de 1 à 21 ans, qu’on accueille avec leur fratrie. Je suis arrivé quand j’avais 3 ans et j’y vis toujours. Avant ça, on était placés en famille d’accueil : moi, j’étais avec ma sœur Zina, les aînés Bryan et Nadia ensemble. On a tous deux ans d’écart. Moi, je suis le plus petit, mon frère Bryan est le plus grand. On a grandi dans le pavillon 8, chacun avait sa chambre. Et puis les aînés sont partis. Ils ont 24 et 22 ans. Aujourd’hui, il reste Zina, qui a 20 ans, mais elle est en formation dans la police nationale, donc elle ne rentre que le week-end. Il n’y a plus que des gosses avec moi. Un éducateur vit là à tour de rôle avec une assistante familiale, ils ont leur chambre et s’occupent de nous, trois semaines l’un, deux semaines l’autre. Quasiment comme des parents, sauf qu’on n’est pas leur famille.
J’ai un lien fort avec mon frère et mes sœurs, mais ça n’a pas toujours été le cas. Petit, j’étais leur punching-ball. Ils m’insultaient, se moquaient de moi, me poussaient. Plus tard, j’ai commencé à me venger. Je faisais des crises de colère. Un jour, j’ai cassé la porte de ma chambre en cognant dedans. Je ne contrôlais pas du tout mes émotions. Je tapais, je hurlais, je pleurais, je cassais des objets. Aujourd’hui, je ne laisse plus sortir ma colère. Je ne montre pas mes émotions, à personne. Ni aux éducateurs ni à mes potes, et encore moins aux psys – je ne les aime pas. Mais je suis crispé. J’ai des nœuds dans le dos. Alors je vais chez l’ostéo. Parfois, je tremble très fort dans les jambes, et ça remonte dans tout le corps. Ça m’arrivait surtout au collège. De ma 6e à ma 4e, je me suis fait harceler par un élève. J’en ai parlé pendant un an aux profs et au village. Il se faisait engueuler, mais ça ne changeait rien. En 5e, ils m’ont remis dans sa classe. On se battait parfois. Un jour, j’ai pété un plomb et j’ai couru vers lui pour le taper. Après, il s’est un peu calmé.
« J’aime bien la forge »
En 3e, je suis parti en MFR, ça veut dire « maison familiale rurale » [un modèle de formation alternatif qui propose stages et alternances]. Ensuite, je suis devenu apprenti dans une petite entreprise pour devenir couvreur. J’ai eu mon CAP en 2025, mais le métier ne m’a pas intéressé, même si ça se passait bien avec le patron et mon collègue. Par contre, j’aime bien la forge. J’en ai fait pendant trois ans dans un atelier, en activité extrascolaire. On y fait des couteaux, des épées. J’aimais bien y aller, mais j’y faisais surtout le bazar. J’ai quand même forgé un tableau en 3D avec un voilier en zinc. J’avais fait le plan à l’avance avec toutes les mesures, en m’inspirant d’un modèle trouvé sur Google. Il est dans ma chambre.
Cette année, j’ai eu 18 ans, mes sœurs m’ont emmené faire de l’accrobranche, et puis je l’ai fêté ici avec Maria, une éducatrice qui était en remplacement. J’ai vu passer beaucoup d’éducateurs. Il y a d’abord eu Bérénice. Et puis Manon et Jennifer. Ensuite Gigi, pendant dix ans. Je la voyais tous les jours pendant trois semaines, et puis un autre éducateur prenait le relais quinze jours. Aujourd’hui, elle travaille dans un autre village d’enfants, plus près de chez elle. On s’appelle souvent. Elle nous a emmenés au restaurant pour Noël avec mes sœurs et le copain de la plus grande.
Gigi, je la considère comme ma maman. Ma mère biologique n’a pas joué son rôle de mère. Elle ne comprend pas qu’elle n’est pas la seule à souffrir. Elle renvoie toujours la faute sur les autres. Quand on était petits, on allait chez elle un week-end sur deux. Aujourd’hui, j’ai décidé de ne plus la voir, et une de mes sœurs a fait pareil. Au départ, elle s’est énervée, comme toujours, mais c’est comme ça. Mon frère, lui, est parti du village avant ses 18 ans, mais pas de lui-même. Il avait frappé un éducateur. Mes sœurs ne lui parlent plus. Moi, je le vois encore, dans son appartement, où il vit avec sa copine. Quant à notre père, on le voyait une fois par mois, mais je ne le connaissais pas tant que ça. Il est mort en 2017 d’un cancer du poumon.
Cette année, je me suis fait un tatouage. J’y pensais depuis mes 13 ou 14 ans. C’est un éclair qui prend tout mon bras droit. J’adore les éclairs. Je peux rester dehors les regarder longtemps, même s’il pleut. Un jour, j’allais chez ma mère en voiture, et il y en a eu sur toute la route. Pendant une heure, je les ai filmés. Je les aime pour leur signification : la puissance, la force. Est-ce que ça m’en donne ? Peut-être, je ne sais pas. Sans doute. »
[Source: Le Monde]