En Chine, l’énigme et l’onde de choc de la purge des plus haut gradés de l’armée par Xi Jinping

L’arrestation récente de Zhang Youxia, le premier vice-président de la commission militaire centrale, pourtant respecté et expérimenté, interroge, après treize ans de « nettoyage » du président chinois au sein de l’Armée populaire de libération.

Jan 31, 2026 - 12:55
En Chine, l’énigme et l’onde de choc de la purge des plus haut gradés de l’armée par Xi Jinping
Zhang Youxia, vice-président de la commission militaire centrale du Parti communiste chinois, à Qingdao, dans la province du Shandong (Chine), le 22 avril 2024. NG HAN GUAN/AP

Les analystes militaires, d’où qu’ils viennent, restent perplexes. En trois ans, la deuxième armée la plus puissante de la planète, première en nombre d’hommes et de navires, a perdu presque tous ses plus haut gradés. Des sept membres nommés en 2022 à la commission militaire centrale de Chine, en principe organe décisionnaire, n’en restent plus que deux aujourd’hui : son président, Xi Jinping, et le commissaire à la discipline, qui a exécuté ses purges, Zhang Shengmin. Les arrestations de gradés, même dans les hautes sphères, ne suscitent qu’une attention relative tant les Chinois se sont habitués à la destitution d’officiels : en 2025, 983 000 ont fait l’objet de sanctions disciplinaires, chiffre le plus élevé depuis que la Chine a commencé à publier ce type de statistiques.

Annoncée le samedi 24 janvier, la chute du plus haut gradé d’entre eux, Zhang Youxia, le premier vice-président de la commission, constitue cette fois un séisme. Il dirigeait, jusqu’à présent, l’armée derrière Xi Jinping et cumulait des fonctions équivalentes à celles d’un chef d’état-major et d’un ministre de la défense. Déjà, en octobre 2025, huit des généraux les plus importants avaient été arrêtés. « C’est le développement le plus stupéfiant en politique chinoise depuis l’ascension de Xi Jinping au pouvoir », affirme Dennis Wilder, professeur à l’université de Georgetown, à Washington, DC, après avoir longtemps été à la tête de l’analyse sur la Chine à la CIA.

La vie politique chinoise avait, avant ces destitutions, connu d’autres soubresauts : depuis 2012, la croisade engagée par Xi Jinping contre la corruption et ses ennemis politiques a emporté deux anciens vice-présidents de la commission militaire centrale, un ancien « tsar » de la sécurité, des ministres et beaucoup d’autres personnalités politiques.

Jamais aucune de ces annonces n’avait suscité autant d’interrogations. D’abord sur l’aspect opérationnel, puisque ceux qui dirigeaient l’armée sont désormais absents. Mais aussi quant à la persistance de corruption ou de déloyautés politiques, malgré treize ans de nettoyage au sein d’une institution dont Xi Jinping a ordonné qu’elle soit à même, dès 2027, de mener une opération sur Taïwan s’il en décidait ainsi.

Les spéculations vont bon train

La destitution de Zhang Youxia, 75 ans, est d’autant plus surprenante qu’il était considéré comme un proche conseiller de Xi Jinping. Sa légitimité tenait en partie au fait d’être l’un des rares généraux à avoir une expérience concrète du combat : lors du bref conflit entre la Chine et le Vietnam en 1979, puis durant une bataille qui suivit sur la frontière en 1984, ce qui lui valut décoration et promotion. Tout comme le président Xi, le général Zhang bénéficiait du lignage crucial des « princes rouges » : son père fut l’un des commandants de l’armée de Mao Zedong dans sa région natale, le Shaanxi, où le père de Xi Jinping a également joué un rôle-clé durant la guerre civile.

Dans un post sur l’application Substack, Drew Thompson, ancien responsable des relations du Pentagone avec la Chine, raconte comment il a reçu, en 2012, Zhang Youxia au sein d’une délégation et l’a invité au stand de tir sur une base américaine. Il évoque un homme compétent, respecté et plus ouvert que les autres. « Mon espoir – pour la stabilité des relations militaires sino-américaines et celle du détroit de Taïwan – était que Zhang Youxia reste haut placé dans la commission militaire centrale et le plus haut conseiller militaire de Xi Jinping. Je pense qu’il était le militaire d’active au sein de l’APL [Armée populaire de libération] le plus à même de donner à Xi les conseils les plus objectifs sur les capacités de l’APL, y compris ses failles, et, de manière cruciale, sur le coût humain d’un conflit armé », écrit M. Thompson.

Un éditorial du Quotidien de l’Armée populaire de libération, publié le dimanche 25 janvier, l’accuse, ainsi que le chef de l’état-major interarmées, Liu Zhenli, également arrêté, d’avoir « gravement bafoué et foulé le système qui veut que la responsabilité ultime revienne au président de la commission », c’est-à-dire Xi Jinping, ce qui suppose un défi direct au pouvoir du chef de l’Etat-parti. Le texte semble aussi tenter de justifier toutes ces arrestations qui peuvent donner l’impression que le régime dévore les siens. « Rome ne s’est pas faite en un jour. Supprimer la corruption demande du temps et des efforts, lit-on dans cet organe officiel. Plus on creuse, plus on arrive dans le dur. »

Les spéculations vont bon train sur ce qui peut motiver d’évincer quasiment tous ceux qui faisaient le lien entre le président Xi et l’armée. « L’opacité de la politique chinoise nous laisse en quête de réponses aux questions les plus basiques. Comment cela s’est-il passé ? Pourquoi ? Qu’est-ce que cela signifie pour Taïwan ? Et que faut-il penser de la politique au sommet à Pékin quand même les plus hautes figures paraissent vulnérables ? », s’interroge Neil Thomas, qui suit la politique chinoise au sein d’Asia Society.

Avancées sur le plan matériel

Dès son arrivée au pouvoir, Xi Jinping s’est attelé à faire de l’armée chinoise une force moderne à même de combattre. Cette volonté a été exhibée lors du grand défilé organisé, le 3 septembre 2025, pour les 80 ans de la fin de la seconde guerre mondiale. L’APL est aujourd’hui dotée de missiles hypersoniques qui compliqueraient l’intervention de porte-avions américains en cas de guerre dans le détroit de Taïwan. Elle compte aussi des drones dernier cri théoriquement capables d’opérer en appui d’avions de chasse. Elle est enfin l’une des rares, avec les armées américaine et russe, à savoir produire des chasseurs furtifs et a mis en service, en novembre 2025, son troisième porte-avions.

Ces avancées sur le plan matériel contrastent avec la mise à l’écart régulière de haut gradés, signe de problèmes persistants. Les difficultés rencontrées après l’invasion de l’Ukraine en février 2022 par l’armée russe, moins bien préparée que n’avait voulu le croire le président Vladimir Poutine, ont constitué un électrochoc pour la Chine, qui gagnait en assurance. Les enquêtes menées à partir de 2023 au sein de la force chargée des missiles, une unité issue, déjà, d’un remembrement opéré sous Xi Jinping pour diviser l’armée en commandements géographiques et techniques efficaces, semblent avoir révélé des problèmes de corruption majeurs dans un contexte de développement rapide du programme balistique et de l’arsenal nucléaire chinois ; ce dernier est encore loin derrière ceux de Moscou et de Washington, mais en phase de rattrapage.

Le général Zhang dirigeait jusqu’en 2017 le département du développement de l’équipement, particulièrement propice à la corruption. Se peut-il qu’il y ait pris part, voire ait été associé à la vente de postes au sein de l’armée, une pratique longtemps répandue et qui pourrait expliquer la chute d’un ministre de la défense en 2023, Li Shangfu ? Selon un article du Wall Street Journal, il a été dit à certains militaires chinois que Zhang était accusé d’avoir passé aux Américains des informations techniques sur la dissuasion nucléaire chinoise, mais ce type d’accusations est souvent utilisé pour jeter l’opprobre sur une personne arrêtée.

Une autre piste, évoquée par le chercheur taïwanais Tristan Tang de l’institut Pacific Forum, est celle de désaccords sur le rythme de la préparation d’une éventuelle action à Taïwan, Zhang Youxia préférant régler au plus long cours les faiblesses de fond de l’APL, avant toute potentielle intervention, tandis que la direction serait focalisée sur 2027 ; une date qui ne préjuge pas d’une offensive imminente, mais fixe une capacité opérationnelle à atteindre. D’autres y lisent plutôt des questions de déloyauté, par exemple la formation autour de Zhang Youxia d’une « clique » hostile alors que Xi Jinping va entamer un quatrième mandat à la tête de l’Etat-parti à l’automne 2027.

Au moins 60 hauts gradés et hauts cadres

En réalité, personne à l’extérieur de la boîte noire des enquêtes du Parti communiste et de son armée en particulier, ne détient la réponse. « Il y a soit un problème de corruption toujours profondément ancré, soit de graves fractures dans les relations entre pouvoirs civil et militaire. Mais la purge des hauts rangs de l’Armée populaire de libération a d’importantes conséquences », constate Su Tzu-yun, chercheur à l’Institut de recherche sur la défense nationale et la sécurité, à Taipei.

Au moins 60 hauts gradés et hauts cadres de l’industrie de défense ont été placés sous enquête depuis 2023. Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri), les ventes des huit plus gros producteurs d’armes chinois ont baissé de 10 % en 2024 et celles de Norinco, principal fabricant chinois d’armement terrestre, ont chuté de 31 %. « Une série d’accusations de corruption dans les ventes d’équipements militaires ont conduit à décaler ou à annuler des contrats majeurs en 2024 », expliquait, début décembre 2025, Nan Tian, directeur du programme sur les dépenses et la production d’armement du Sipri, soulignant l’incertitude sur la livraison de certains équipements.

Xi Jinping a déjà montré que les logiques intérieures au parti l’emportent sur les conséquences sur l’image extérieure. Comme lorsque a disparu, en 2018, l’officiel Meng Hongwei, que la Chine avait pourtant réussi à faire nommer à la tête de l’organisation de coopération policière Interpol, malgré les résistances dues au bilan chinois en matière de droits humains. Cet épisode a façonné l’image d’un pouvoir prêt à briser tout ce qui peut lui résister.

Les observateurs se demandent comment sera comblée l’absence de cette génération de dirigeants militaires expérimentés : de nouveaux gradés, plus jeunes et considérés moins contaminés par la corruption ou plus purs idéologiquement seront-ils nommés rapidement ou le vide persistera-t-il jusqu’au 21e congrès du Parti communiste, à la fin de 2027 ? Et quelles seront les conséquences sur les décisions que la Chine pourrait prendre un jour sur Taïwan ? Une hypothèse veut que ce flottement retarde tout éventuel plan chinois, l’APL n’étant visiblement pas prête ; une autre soutient que la perte d’hommes d’expérience au profit d’hommes liges ne retienne moins le pouvoir.

[Source: Le Monde]