En Iran, l’ayatollah Ali Khamenei ou le crépuscule d’un tyran

Le Guide suprême de la République islamique depuis 1989 est d’autant plus répressif qu’il semble incapable d’organiser sa propre succession, observe l’historien Jean-Pierre Filiu dans sa chronique.

Fév 15, 2026 - 13:54
En Iran, l’ayatollah Ali Khamenei ou le crépuscule d’un tyran
L’ayatollah Ali Khamenei, à Téhéran, le 19 juillet 2025. BUREAU DU GUIDE SUPRÊME IRANIEN VIA REUTERS

Rien ne prédisposait Ali Khamenei à devenir, durant près de quatre décennies, le maître de l’Iran. Né en 1939 à Machhad, dans l’est du pays, il se consacre aux études religieuses, à l’instar de son père et de deux de ses frères. C’est dans le cadre des séminaires chiites de Qom, non loin de Téhéran, qu’il suit les enseignements de l’ayatollah Khomeyni.

Alors que Khamenei sort à peine de l’adolescence, Khomeyni est déjà un sexagénaire respecté, au point d’être reconnu comme « grand ayatollah », le grade suprême de la hiérarchie chiite. En outre, des disciples de plus en plus nombreux se réclament de Khomeyni comme « référence » (marja) dont les avis l’emportent sur toute autre considération.

Khomeyni s’oppose résolument à la politique pro-américaine et pro-israélienne du chah d’Iran, au point d’être exilé, en 1964. Khamenei est l’un des relais en Iran de la propagande de plus en plus révolutionnaire de Khomeyni, ce qui le conduit à être plusieurs fois emprisonné, et même banni loin de Téhéran.

Un successeur plus politique que religieux

Lorsque la révolution islamique renverse le chah, en février 1979, Khamenei est intégré à la direction collégiale qui gère désormais l’Iran. Dix mois plus tard, Khomeyni fait approuver par référendum une constitution qui instaure un régime sans précédent : la « République islamique d’Iran » est une théocratie fondée sur une dualité inédite des pouvoirs, le président élu au suffrage universel étant soumis au « guide » Khomeyni, responsable seulement devant Dieu.

C’est au moment de l’invasion de l’Iran par l’Irak, en septembre 1980, que l’ascension de Khamenei devient irrésistible. Vice-ministre de la défense, il noue des liens aussi solides que durables avec les gardiens de la révolution, le bras armé d’un régime qui justifie la répression intérieure par l’agression extérieure. Chargé de diriger la prière à Téhéran, il échappe à un attentat à l’explosif, en juin 1981, qui paralyse son bras droit. Sa fidélité sans faille à Khomeyni en fait le candidat idéal à la présidence de la République islamique, à laquelle il est élu en octobre 1981, puis réélu en août 1985.

En choisissant Khamenei pour successeur, Khomeyni préfère le loyalisme politique à la légitimité religieuse. En effet, Khamenei est loin d’être un « grand ayatollah », et encore moins un marja, mais son allégeance garantit aux yeux de Khomeyni l’inscription de la République islamique dans la durée. A la mort de Khomeyni, en juin 1989, Khamenei devient le nouveau Guide. Ce n’est que cinq ans plus tard que les ayatollahs de Qom lui accordent le titre de marja. Il s’agit, pour la ville sainte iranienne, de s’imposer avec Khamenei aux séminaires plus prestigieux de la sainte cité de Nadjaf, en Irak.

En outre, Khamenei, qui a très peu de disciples en Iran même, bénéficie de l’allégeance collective des militants pro-iraniens du Hezbollah, le « parti de Dieu », au Liban. La légitimité théocratique de Khamenei, bien plus discutable que celle de Khomeyni, se consolide dès lors dans une alliance de combat avec les gardiens de la révolution et les milices qui leur sont affiliées hors d’Iran. Ce pouvoir de fait s’impose de plus en plus aux présidents pourtant élus au suffrage universel et aux gouvernements qu’ils forment et dirigent.

Des présidents de façade

Ces tensions au sommet de l’Etat, contenues sous la présidence de Hachemi Rafsandjani, de 1989 à 1997, éclatent sous celle de Mohammad Khatami, un religieux, tout comme Rafsandjani, de rang moindre que Khamenei. Le mouvement étudiant de juillet 1999, encouragé par le réformisme de Khatami, est réprimé sur ordre du Guide, qui affaiblit ainsi le président, et ce, jusqu’à la fin de son mandat, en 2005.

Le président alors élu, Mahmoud Ahmadinejad, est pour la première fois un civil, soutenu aussi bien par Khamenei que par les gardiens de la révolution. La théocratie iranienne profite de l’invasion américaine de l’Irak pour développer ses réseaux dans le pays voisin, ainsi qu’en Syrie et au Liban. Cette projection de puissance s’accompagne du développement volontariste d’un programme nucléaire qui focalise bientôt l’attention internationale, au détriment du règlement de la question palestinienne. Quant à la réélection contestée d’Ahmadinejad, en juin 2009, elle suscite une vague de contestation réprimée encore plus violemment que la protestation étudiante, dix ans plus tôt.

Khamenei s’enferme dorénavant dans un cycle où chaque vague de répression est plus meurtrière que la précédente, face à l’impossibilité structurelle de réformer la théocratie iranienne. Peu importe que le président soit un « radical »comme Ahmadinejad, de 2005 à 2013, un « modéré » comme Hassan Rohani, de 2013 à 2021, un « idéologue » comme Ebrahim Raïssi, de 2021 à 2024, ou un « pragmatique » comme l’actuel, Massoud Pezeshkian. Le dernier mot revient toujours au Guide suprême, fossilisé, à 86 ans, dans des convictions d’un autre âge.

Aux milliers de victimes de l’écrasement du mouvement Femme, vie, liberté, à l’automne 2022, succèdent les dizaines de milliers de tués et de blessés du carnage de janvier 2026. Cette course à l’abîme découle directement du vertige de Khamenei face à sa propre succession. Tenté par la désignation de son fils Mojtaba, il est conscient que ce scénario dynastique diviserait gravement la hiérarchie religieuse. Mais aucun ayatollah n’a l’envergure pour lui succéder, d’autant plus que le clergé chiite souhaite se distancier de la République islamique pour ne plus payer le prix d’une telle impopularité.

Khamenei, plus isolé que jamais, voit dès lors les différentes factions des gardiens de la révolution préparer dès maintenant sa disparition. Une dictature plus militaire que théocratique serait prête à donner des gages aux Etats-Unis comme à la population pour préserver l’essentiel de son pouvoir. C’est aussi cette perspective-là que Khamenei entend enterrer en creusant un fossé de sang au sein même de sa société.

[Source: Le Monde]