« Je passe mon temps à consulter machinalement mon portable, je suis dépendante et ça me rend triste » : pour vivre heureux, ils vivent « offline »
Et si on débranchait tout ? Clubs de marche, de lecture et expériences d’ascèse low-tech se multiplient pour socialiser dans la « vraie vie ». Bienvenue dans le monde « offline », entre fantasme d’une existence analogique et nostalgie d’un monde pré-Internet censément plus simple.
« Salut, vous êtes là pour marcher ? », demande Axel (qui, comme d’autres témoins cités, n’a pas donné son nom) au petit groupe massé autour de lui sur le trottoir. Nous sommes un dimanche après-midi, sur la rive gauche parisienne, et des randonneurs urbains qui n’ont rien de vaillants septuagénaires munis de bâtons télescopiques se sont donné rendez-vous. Le look est citadin et l’âge moyen se situe entre 20 et 30 ans. Il y a encore peu, les uns étaient de parfaits inconnus pour les autres, mais désormais les échanges fusent. Et pas un téléphone portable en vue.
Le Walking Club propose, depuis un an environ, des balades dans la capitale plusieurs fois par semaine. Une façon, pour Sacha Zeitoun, le trentenaire fondateur de ce club de marche, « de mettre [s]on téléphone dans la poche pendant une heure, tout en créant du lien social ». Le groupe démarre, à la queue leu leu sur les trottoirs encombrés de la rue de Vaugirard. Objectif ? Gagner la place de la Bastille, où les attendent des rafraîchissements dans un café partenaire.
Anne, 30 ans, cheffe de projet marketing dans le numérique, est là pour faire des rencontres impromptues, loin de son écran. Elle y passe plus de six heures par jour, là où, en France, tous supports confondus, le temps d’écran moyen des adultes, en 2024, est d’environ quatre heures et trente minutes. Adalbert, 22 ans, investisseur immobilier (cinq heures de temps d’écran quotidien), est, lui, ravi que « ça drague un peu ».
Cécile, Chiara, Salma et Clémence, la vingtaine, ne se connaissaient pas il y a dix minutes : « C’est l’aspect social qui m’a fait envie, précise Salma, 27 ans, qui travaille dans la tech. J’aime l’idée de rencontrer des personnes qui ne sont pas forcément de mon milieu, échapper à une forme d’endogamie. Et aussi visiter des quartiers que je ne connais pas. »Ne ressent-elle pas le besoin de saisir son smartphone pour immortaliser ces moments inoubliables et les partager illico sur ses réseaux ? « On ne va pas sortir son “tel” alors qu’on est en train de se parler ! », s’offusque-t-elle. C’est pourtant bien sur Instagram, où le Walking Club est déjà suivi par plus de 15 000 personnes, qu’elle a découvert cette initiative célébrant le bonheur d’être offline, « hors ligne ».
Plusieurs heures sans téléphone
Bars à jeux, sorties cinéma avec des inconnus (@vosbffducine sur Instagram), reading parties (« soirées lecture »), visionnages de défilés dans un bar durant une fashion week, façon fan-zone (les populaires « Watch Parties » de l’influenceur Lyas ont même investi le Théâtre du Châtelet, à Paris, en mars), sessions d’écoute collective d’albums dans des studios high-tech (chez Sonorium)… Les expériences pour kiffer la vie offline et socialiser « IRL » (pour in real life, « dans la vraie vie ») se multiplient dans les grandes villes.
L’un des précurseurs du genre est le Offline Club, né à Amsterdam en 2022, dans l’élan du « monde d’après » le Covid-19. Et pour son fondateur, Jordy van Bennekom, être « off » a tout d’une « nouvelle contre-culture ». De Paris à Berlin, en passant par Dublin, Copenhague ou Stockholm, le Offline Club propose une idée simple : ranger son téléphone et… parler à un humain (le compte Instagram français compte plus de 20 000 abonnés). Pour éviter tout scrolling intempestif, il est même possible de glisser son smartphone dans une boîte fermée à clé, à l’entrée de l’événement. Et ça marche ! Les sessions parisiennes affichent souvent complet.

Se passer plusieurs heures de son téléphone, un exploit pour Caroline, consultante en gestion de projets. Ce jour d’avril, lors d’une reading party dans un bar parisien, elle est venue lire son bouquin en silence avec des dizaines d’autres adeptes, et ce, pendant trois heures, sans interruption. L’invité spécial de cette après-midi studieuse est Carl Honoré, l’auteur d’Eloge de la lenteur (2004, Marabout), un best-seller qui prône la « slow life ».
Lors d’une brève prise de parole liminaire, l’essayiste canadien invite ses ouailles à un réveil collectif vis-à-vis d’outils numériques jugés aliénants, et prône la libération des esprits par la lenteur. Un discours qui fait mouche chez la toute jeune trentenaire. « La déconnexion, j’y pense énormément, mais je trouve très difficile de m’extraire des réseaux, sur lesquels je passe plus de six heures par jour, confie-t-elle. Ça m’inquiète de ne pas réussir à m’ennuyer, à rencontrer des gens ; on est tellement chacun dans sa boîte, surtout à Paris. Je passe mon temps à consulter machinalement mon portable, je n’arrive même pas à regarder une série télé sans ! En fait, je suis très rarement dans le moment. Ça me rend triste de voir que je suis si dépendante. »
Récupérer cinquante-quatre heures de vie
Anxiété, troubles du sommeil, isolement, attention en miettes, dépression… Les symptômes de notre addiction collective aux réseaux sociaux sont largement documentés. Pour Bruno Patino, auteur du Temps de l’obsolescence humaine (Grasset, 208 pages, 18 euros, numérique 12,99 euros), « nous sommes passés du règne du divertissement au règne de la distraction ». Une distraction perpétuelle, délétère, notamment pour les enfants et les adolescents, qui est dans le viseur des autorités.
Mi-avril, à la Cité internationale de la langue française de Villers-Cotterêts (Aisne), Emmanuel Macron a ainsi appelé à instaurer une « journée sans connexion » mensuelle pour les jeunes. Histoire, selon lui, de retrouver la « vitalité de la vie réelle ». Des déclarations qui vont dans le sens de sa volonté d’interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans, un projet de loi toujours en suspens – la Commission européenne doit encore émettre un avis sur le texte remanié et voté fin mars par les sénateurs. Aux Etats-Unis, en revanche, les premières condamnations pénales des Gafam sont tombées, notamment celle de Meta. La maison mère d’Instagram a été condamnée, en mars dernier, à payer 375 millions de dollars (322 millions d’euros) de dommages et intérêts à plusieurs vicitimes, pour les avoir exposées à des contenus susceptibles de les mettre en danger.

Si tout le monde semble être vampirisé online, ce sont la « gen Z » et les millennials qui font preuve de la plus grande lucidité face au phénomène. L’Insee rapporte que 49 % des 20-34 ans déclarent au moins un effet néfaste lié à l’usage des écrans dans leur vie courante (chiffres 2023). Michaël Stora, psychanalyste, auteur de Réseaux (a) sociaux(Larousse, 2021) et cofondateur de l’Observatoire des mondes numériques en sciences humaines, connaît bien le sentiment de solitude paradoxal de ces jeunes générations ultraconnectées. « Ce tsunami d’images et de vidéos dans lequel nous vivons peut provoquer une forme d’écœurement, de vacuité émotionnelle. La définition du virtuel, c’est, d’une certaine manière, la “présence de l’absence”. Il y a une forme de lutte indicible entre réel et virtuel, qui peut aussi se lire comme une lutte entre le corps et l’absence du corps. » Pour le psychanalyste, c’est bien cette « absence du corps et de réelle présence à l’autre » qui pèse aux jeunes adultes.
Certains, comme Diego Hidalgo, ont décidé de prendre le sujet de la déconnexion par le versant politique. A 42 ans, ce Franco-Espagnol est à l’origine du tout premier Off February. En février, donc, cette initiative façon Dry January (qui incite à l’abstinence d’alcool durant le mois de janvier) proposait à tous les volontaires de « récupérer cinquante-quatre heures de vie » en quittant les réseaux durant vingt-huit jours. Une expérimentation grandeur nature pour « réinventer le bouton “off” qui a disparu de nos vies et ouvrir le débat pour trouver des leviers d’action collectifs », selon l’intéressé. « La technologie des réseaux sociaux est conçue pour exploiter les vulnérabilités humaines, contrôler notre attention et capter nos données. Les smartphones sont des machines de distraction massive », résume Diego Hidalgo.
« L’hyperconnexion a un impact sur nos facultés cognitives et sur la façon dont on pense. Elle a aussi un impact politique. Mais il y a une vraie prise de conscience chez les jeunes », ajoute celui qui n’a jamais eu de smartphone, mais chérit son vieux Nokia. Une récente étude (2025) publiée dans la revue scientifique américaine PNAS Nexus, menée sur des participants âgés de 32 ans en moyenne, lui donne raison : passer deux semaines « off » pourrait permettre de « récupérer des facultés cognitives » abîmées par dix ans de pratique des réseaux !
Ces bons vieux baladeurs MP3
Comme Diego, certains ont ainsi décidé de lâcher leurs doudous numériques et de repasser à l’analogique. Résultat, la jeune génération est en pleine « rétromania », pour reprendre le titre d’un livre de Simon Reynolds (Le Mot et le reste, 2012). Appareils photo argentiques, Polaroid, disques vinyles (dont les ventes ont crû de 15 % en 2025) et même lecteurs MP3 vintage ont le vent en poupe. A rebours des sites de streaming qui proposent des millions de morceaux, les bons vieux baladeurs MP3 ne contiennent qu’une sélection réduite de titres – et surtout, avec eux, zéro notification ou boucle de messages pour nous déranger. Un chiffre ne trompe pas : selon le vendeur spécialiste de la high-tech reconditionnée Back Market, les ventes d’iPod ont grimpé de 30 % ces deux dernières années – pas mal pour un objet sorti en… 2001.

Sur les réseaux sociaux, notamment TikTok, certains créateurs de contenus claironnent que « l’analogique est le nouveau luxe ». Ils proposent même des tutos pour se créer son « analog bag », soit un sac fourre-tout rempli de trucs révolutionnaires pour ne pas s’ennuyer sans son smartphone, comme des carnets à dessins, une boîte de puzzle, des sudokus, un nécessaire de tricot… Une incongruité pour les plus de 40 ans. Mais pourquoi diantre le monde pré-Internet fascine-t-il tant des générations nées dans les années 2000 ? Pour Michaël Stora, cela a sans doute à voir avec « l’apparente et fausse simplicité de cette époque où nous étions tous forcément offline. La “gen Z” est surinformée, avec une attention décuplée au monde qui peut être vécue douloureusement, notamment à cause de la dégradation écologique. Nous, nous étions peut-être plus naïfs ; eux sont extrêmement lucides. »
Si, pour réduire son screen time (« temps d’écran »), il existe des applis (Opal ou Jomo, par exemple) qui brident le temps passé sur les réseaux, le Graal de nos apprentis néoluddites reste le dumbphone, soit l’inverse du smartphone (dumb signifie « idiot », en anglais) – un téléphone réduit à ses plus simples fonctionnalités, sans accès au Web. Sur Vinted, on trouve ainsi des centaines d’annonces vendant des téléphones vintage à clapet, façon Samsung SGH-E700 (comptez entre 20 et 75 euros environ).

Anthony, 37 ans, est un vrai geek. Ce Nancéen, directeur d’une agence Web, est aussi à la tête d’un site Internet consacré aux dumbphones. Il connaît tous les recoins des conversations Reddit consacrées au genre. Et teste toutes les nouveautés d’un marché en plein essor. Ces derniers mois, il avait en poche le nec plus ultra : le Light Phone III, un nouveau produit ultra-design et élégant, venu des Etats-Unis, et qui a intrigué son entourage. « Quand je le sortais, on me disait que j’avais raison, que c’était génial d’arriver à ne plus être dépendant », raconte Anthony. Si lui est conquis, il doute néanmoins du succès de tels appareils. Et résume : « Les gens ne sont pas prêts à couper le cordon. » Ah bon ?
Une étude de l’institut GWI pour le Financial Times rapportait, en 2025, qu’après plus de dix ans de croissance continue le temps passé chaque jour sur les réseaux sociaux a reculé dans le monde. Une première, selon les experts, qui prophétisent que nous avons ainsi dépassé le peak social media, ce moment où le temps passé sur les réseaux sociaux a atteint son maximum. Est-ce à dire que les atours de la vie offline se font enfin plus attirants que les sirènes online ? Rien n’est moins sûr. Car, dans notre monde tyrannisé par les algorithmes, savoir se déconnecter est désormais valorisé et désirable.
Loin d’être une activité discrète et personnelle, la déconnexion se retrouve paradoxalement mise en scène… sur les réseaux. Sur TikTok, le mot-clé #OffLine rassemble ainsi plus de 255 000 contenus. Et nombre d’activités IRL proposent aux offliners de récupérer après coup des photos d’eux, en ligne, par le biais de systèmes de type Dropbox. Pour pouvoir ensuite en faire un post… Bref, on est en pleine mise en scène de la déconnexion. Comme l’explique Michaël Stora, « l’image est ici comme une preuve existentielle : si ce n’est pas posté, c’est comme si cela n’existait pas ». « Off », mais pas trop.
Sorte de licorne 2.0, l’offline boyfriend est cet amoureux qui se tient à l’écart du brouhaha des réseaux sociaux et de ses trends. Pas de compte Instagram ou TikTok : l’homme n’a rien d’un narcisse numérique, trop occupé qu’il est à vivre IRL. Et c’est cela qui fait de lui un spécimen très recherché. Problème : il est difficile à débusquer.
[Source : Le Monde]