Les passionnés de cheminées d’usine font revivre l’histoire de ces « clochers de cathédrale » ouvrière

A 24 ans, Jérémie Martin-Kleinbauer sillonne la France sur les traces de ses vestiges industriels, des lieux de mémoire en voie de raréfaction.

Mai 10, 2026 - 10:24
Les passionnés de cheminées d’usine font revivre l’histoire de ces « clochers de cathédrale » ouvrière
La cheminée de l’ancienne usine automobile Brasier, construite en 1903, à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), le 27 avril 2026. FLORIAN THÉVENARD POUR « LE MONDE »

Une cheminée d’usine plantée dans les vestiges d’une briqueterie, une autre qui trône sur une aire de jeu, une troisième qui campe à quelques mètres d’un collège, une énième qui surgit entre des magasins. Si certains passent à côté de ces colosses de brique sans y prêter attention, Jérémie Martin-Kleinbauer, lui, y consacre tout son temps libre.

A rebours des itinéraires de carte postale et dans le sillage du tourisme industriel, l’étudiant de 24 ans en master de science politique à l’université Paris-Panthéon-Assas s’adonne à une passion saugrenue : sillonner la France en quête des cheminées d’usine. « Je ne suis pas fan de l’idée selon laquelle l’histoire se fait par le haut, par les grands lieux de pouvoir, par les “grands” hommes, raconte-t-il. A l’inverse, j’ai choisi de m’intéresser à des lieux où l’histoire se construit par le bas. » Sans prétendre à l’exhaustivité, l’Angevin donne à voir une autre manière de découvrir le territoire, loin des sentiers battus.

Ce lundi matin, c’est à cheval entre Vitry-sur-Seine et Ivry-sur-Seine, dans le Val-de-Marne, que le « chasseur de cheminées d’usine number one en France » – comme il se présente sur son compte Instagram jeremiekleinbauer – décide de tracer son itinéraire, minutieusement quadrillé par ses soins. Le choix de cette banlieue rouge n’est pas un hasard. Ces communes, riches de leur histoire ouvrière et historiquement dirigées par des mairies communistes, abritent encore quelques vestiges de leur passé industriel.

« Le symbole d’un travail dur »

Comme cette cheminée de 1866, qui perce le ciel bleu au-dessus du centre de développement chorégraphique national, à Vitry-sur-Seine. « C’est une ancienne briqueterie qui produisait 12 millions de briques par an en pleine révolution industrielle », précise l’étudiant, soucieux de restituer l’histoire de ces « lieux de mémoire ». La cheminée est « le symbole d’un travail qui était dur, d’un travail où l’on mourait souvent plus tôt que les autres, avec des conditions difficiles. Et, dans les villes anciennement ouvrières, c’est important de ne pas l’oublier », abonde Vincent Veschambre, conservateur en chef du patrimoine, directeur du Rize, à Villeurbanne (Rhône), centre consacré à la mémoire ouvrière, et ancien chercheur en géographie sur la patrimonialisation du passé industriel.

Le périple de Jérémie Martin-Kleinbauer dans la petite couronne de Paris se poursuit plus à l’est, dans le quartier d’Ivry-Port. L’immense cheminée d’une ancienne usine de lampes, datant du début des années 1900, se dresse à deux pas du collège Assia-Djebar. Un peu plus loin, à cinq minutes à pied, celle de l’ancienne usine automobile Brasier, construite en 1903, soutient un petit filet d’escalade au milieu d’une aire de jeu. « Quand ils ont détruit l’usine pour ne garder que la cheminée, ils ont invité les habitants à y assister. C’était un vrai événement ! », relate l’étudiant.

Passionné par le mouvement ouvrier depuis le début de ses études supérieures, il est fasciné par l’esthétique des cheminées d’usine, qu’il compare volontiers à des « clochers de cathédrale ». Vincent Veschambre se dit, lui, particulièrement sensible à leur « verticalité », qui sert de « marqueur dans le paysage ». C’est en juillet 2025, précisément devant la cheminée de la marque de vaisselle Duralex, à La Chapelle-Saint-Mesmin, dans le Loiret, que Jérémie Martin-Kleinbauer a eu le déclic : « Elle était en plein milieu de l’usine, je la trouvais ultramajestueuse, et ça a débloqué quelque chose. » Depuis, il a photographié et cartographié 58 cheminées au cours de ses nombreuses péripéties dans les régions Grand-Est, Ile-de-France et Auvergne-Rhône-Alpes, ou encore à Berlin.

Patrimoine menacé

En longeant la Seine en direction de Paris, une cheminée d’usine, difficile d’accès, campe entre une boutique Emmaüs et des magasins de bricolage et de matériaux de construction. Malgré ses recherches, l’étudiant ne connaît rien de celle-ci. « C’est un peu frustrant, ça témoigne d’un intérêt moindre ou perdu. Mais, au moins, elle reste debout », confie-t-il.

La plupart de ces colonnes en brique ont d’ores et déjà été effacées du paysage urbain. « Ce sont des symboles forts sur le plan visuel et en même temps extrêmement fragiles, regrette Vincent Veschambre. Les villes ont des dynamiques transformatrices très fortes, des pressions foncières, qui font que les cheminées ont tendance à disparaître. » Jérémie Martin-Kleinbauer soulève également la question de l’accès à ce patrimoine, dénonçant sa privatisation. Un phénomène qu’il constate sur le terrain lorsqu’il se voit obligé de toquer à la porte de riverains pour accéder à des vestiges industriels.

La cheminée de l’ancienne usine de vin apéritif Saint-Raphaël, active jusque dans les années 1980, à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), le 27 avril 2026.

« L’accès a toujours été limité puisque c’étaient des entreprises privées, donc inaccessibles aux personnes qui n’y travaillaient pas, assure Vincent Veschambre. En revanche, si la cheminée ne fait plus partie du paysage, si elle est masquée par des constructions, c’est s’amputer, d’un certain point de vue, d’une partie de notre histoire. » Il partage, avec ses collègues, dans un groupe WhatsApp, des clichés de ces rescapées repérées pendant des déplacements à Venise ou encore Majorque. « C’est une passion communicative », dit celui qui se fait gentiment taquiner par ses proches.

Selon le ministère de la culture, 123 cheminées sont protégées au titre des monuments historiques en France. Mais, au-delà d’une volonté de conservation matérielle, elles font l’objet d’une « appropriation symbolique », explique Vincent Veschambre, jusqu’à parfois être considérées comme des « monuments aux morts ». Plus que les élus locaux, il estime que c’est surtout le travail des associations, des militants et des collectifs engagés qui permet la sauvegarde de ce patrimoine industriel. Comme à Roubaix, où « l’association Le Non-Lieu continue de faire fumer les cheminées d’usine pour entretenir la mémoire ».

Pour son prochain voyage dans le département du Nord, entre Roubaix, Tourcoing et Lille, Jérémie Martin-Kleinbauer s’est accordé trois jours, le temps de prendre la mesure de ce que Vincent Veschambre appelle « la Mecque des cheminées ».

[Source : Le Monde]