Le vidéaste Nathan Ghali, ou comment passer de « Minecraft » à la vidéo expérimentale

Entre jeu vidéo, expositions et festivals de cinéma, l’artiste vendéen de 27 ans est à la croisée de plusieurs univers.

Jan 14, 2026 - 16:21
Jan 14, 2026 - 16:24
Le vidéaste Nathan Ghali, ou comment passer de « Minecraft » à la vidéo expérimentale
Nathan Ghali, en décembre 2025. TOKIO OKADA

Il a grandi en Vendée, dans un de ces petits villages avec église et dépôt de pain. A la campagne alentour Nathan Ghali a très tôt préféré son ordinateur. « Le jeu Minecraft m’a beaucoup influencé, jusqu’à aujourd’hui. Quand je crée mes films, c’est très lié à ma pratique du jeu vidéo et d’Internet de cette période de ma vie. Je pense que j’ai construit 90 % de ma culture par le piratage de jeux vidéo, de films, de musique », reconnaît l’artiste, que l’on rencontre avant qu’il file voir le concert du rappeur suédois Yung Lean à La Villette, à Paris, fin novembre 2025. Il revient tout juste de la région lilloise, où il réside pour deux ans, puisqu’il vient d’intégrer la prestigieuse formation du Fresnoy (Tourcoing, Nord), spécialisée dans l’image, et rentrera le lendemain au bercail pour aller filmer sa mère.

Avec un père instituteur et cinéphile, et une mère peintre, il partait « avec un bon capital culturel ». Ses parents se sont séparés le jour de son premier anniversaire, en décembre 1999, une catastrophe familiale sur fond de tempête du siècle qui est au cœur de ce documentaire qu’il prépare sur sa mère, Tempête 99. De la peinture sa mère, célibataire avec deux fils, n’a jamais vécu, ses pinceaux ayant vite été remisés dans l’ombre de boulots alimentaires. Dès le collège, il passe des heures dans les réglages des jeux vidéo, en explore les paramètres, bricole de petits jeux en 2D et des films d’animation en pâte à modeler. Au lycée, il prendra l’option cinéma.

Le bac en poche, il passe un BTS audiovisuel pour devenir technicien de l’image, et arrive à Paris à 19 ans pour travailler dans une société de location de caméras. Il découvre les films de Caroline Poggi et Jonathan Vinel, notamment Martin pleure, entièrement réalisé à partir des images du jeu vidéo Grand Theft Auto. « En montrant qu’on pouvait avancer entre deux mondes, ils sont devenus un modèle pour pas mal de gens », souligne le jeune artiste, qui se sentait plus proche de formes expérimentales que d’un cinéma plus classique.

« Un monde de cinéphiles »

Il accompagne, un jour, une amie aux portes ouvertes de l’Ecole des arts décoratifs, ce qui lui donne envie de tenter le concours en section photo-vidéo. Il échoue. « J’évoluais dans un monde de cinéphiles et de gens qui faisaient des clips et des pubs, je n’avais pas les codes de l’art contemporain », admet-il. Le Covid-19 va tomber à pic, lui offrant le temps de se plonger dans un logiciel de 3D pour les besoins d’un film qui lui trotte dans la tête. « Ça a été un tunnel de plusieurs mois d’apprentissage et d’expérimentations. Je m’y suis tout de suite senti chez moi, j’avais l’impression de jouer à un jeu vidéo », se remémore-t-il. Une porte s’ouvre sur des possibles.

Deux jours avant le premier confinement, Nathan Ghali avait par ailleurs tourné un film en images réelles, dans son salon, avec des personnages jouant en play-back de vrais messages vocaux qu’il avait reçus ou envoyés par messagerie. Ce film aux dialogues absurdes, intitulé Peut-on se comprendre en parlant ?, monté pendant le confinement, sera montré dans une exposition carte blanche à Clément Cogitore à la galerie Les Filles du calvaire, à Paris (3e), en février.

Sa découverte du travail foisonnant du vidéaste fut un tournant. A la sortie du confinement, il s’inscrit à Paris-I en arts plastiques, pour mieux préparer les écoles d’art, et candidate cette fois aux Beaux-Arts de Paris, précisément pour être l’étudiant de l’artiste, qui y dirige un atelier, et à l’école de Cergy (Val-d’Oise), qui a la réputation de s’intéresser aux nouveaux médias. Il est pris aux deux, et, indécis, se plonge dans les deux cursus en parallèle.

« Une communauté d’animaux »

S’il est davantage à Cergy au début, il ne poursuivra finalement qu’à Paris à partir de son diplôme de 3e année, « parce que c’était trop ». A Cergy, il a le temps de s’immerger dans différents collectifs, dont Ygreves, qui organise des expositions sauvages dans des lieux inattendus. « Comme l’école a moins de moyens, les gens s’organisent davantage pour créer ensemble », analyse-t-il. C’est lors d’une résidence d’été qu’est né son film Les animaux vont mieux (2024). Il commence à s’intéresser à la représentation d’animaux en images de synthèse 3D quand il visite les sous-sols d’un presbytère devenu un cimetière de statues : « J’avais un décor de film : j’ai scanné tout cet espace et j’y ai imaginé une communauté d’animaux qui y aurait trouvé refuge, en y mêlant beaucoup de souvenirs d’enfance. »

Il en ressort avec un prototype du film. Puis y travaille pendant un an et demi à l’école, avec le soutien du Groupe de recherches et d’essais cinématographiques. Le film est pris à la Berlinale, avant d’être diffusé dans de nombreux autres festivals de cinéma, et récolte plusieurs prix au passage. Il est aussi présenté au Salon de Montrouge (Hauts-de-Seine), rendez-vous de l’art contemporain émergent, en 2024.

L’année 2026 sera consacrée à la production : Nathan Ghali doit travailler à terminer deux films courts. Tout d’abord Anting (« bain de fourmis », en français), en février, suite spirituelle des Animaux vont mieux, et dont le titre fait référence à la pratique de certains oiseaux se recouvrant de fourmis pour se protéger des parasites. Et le documentaire sur sa mère, qui sera montré dans l’exposition « Panorama » au Fresnoy, en septembre. Ce portrait hybridera images réelles et animation 3D : « J’ai eu envie de mixer nos médiums respectifs », annonce-t-il. Puis il lancera la réalisation d’un jeu vidéo d’infiltration pour sa deuxième année au Fresnoy, lié à un futur projet de court-métrage sur la même histoire, mais d’un autre point de vue.

Son travail se destine-t-il plus à des expositions ou à des salles obscures ? « Avec l’animation 3D, j’ai découvert un médium qui me permet de faire un film en même temps que je l’écris. C’est plus comme du dessin ou de la peinture, l’idée et le geste viennent en même temps. Ça a été très libérateur pour moi », pointe celui chez qui les images de synthèse 3D ne servent pas à créer des effets spéciaux spectaculaires, mais à parler de choses intimes : « C’est un très bon moyen d’évoquer la mémoire, car c’est aussi un outil d’archivage. Le scan est une sorte de nouvelle photographie », selon le Vendéen, qui ne cache pas son envie, à terme, de faire un long-métrage.

[Source: Le Monde]