Violences sexuelles dans le périscolaire : « C’est impensable quand il s’agit de son enfant »

En Seine-et-Marne, deux fillettes de 4 ans ont dénoncé des agressions par un animateur en 2023. Plus de deux ans après, la procédure judiciaire est toujours en cours, illustrant la difficulté pour la police de trouver des preuves qui confirment la parole des très jeunes enfants.

Jan 23, 2026 - 11:31
Violences sexuelles dans le périscolaire : « C’est impensable quand il s’agit de son enfant »
Devant une école de Lyon, le 1ᵉʳ septembre 2025. JEFF PACHOUD/AFP

D’une chose au moins, Amélie S. et Julie R. sont certaines : lors de cette fin septembre 2023, les corps de leurs filles respectives, 4 ans à l’époque, ont parlé, avec des comportements inhabituels. « Pendant dix jours, Alma [les prénoms des personnes mineures ont été modifiés] ne mangeait plus, se réveillait la nuit en criant, se plaignait de douleurs abdominales », raconte la première de ces deux mères de famille, professeure des écoles aujourd’hui âgée de 35 ans. « Lise multipliait les cauchemars, avait des troubles du sommeil et s’était remise à faire pipi au lit », se souvient la seconde, infirmière de 32 ans, qui devait alors endormir son enfant sur sa poitrine, comme un nourrisson.

Les deux femmes habitent la même commune de 5 000 habitants en Seine-et-Marne – que nous avons choisi de ne pas nommer afin de préserver l’anonymat des personnes concernées. L’une et l’autre sont particulièrement formées, dans leurs métiers, à la détection des signaux de violences physiques ou sexuelles. Pourtant, dans leur cas, elles n’ont pas fait le lien tout de suite. « Parce que c’est impensable quand il s’agit de son enfant, explique Julie R. A aucun moment je n’ai songé à faire de la clinique sur ma fille. »

La révélation est venue au bout de quelques jours et d’Alma, lors d’une conversation avec sa mère sur le chemin des urgences pédiatriques : toutes ces angoisses, avoue la fillette avec ses mots d’enfant, c’est à cause du « monsieur des toilettes » à l’école, celui qui a « joué avec son zizi » devant elle et sa copine Lise. Face à sa mère effarée, l’élève de moyenne section de maternelle mime un geste de masturbation. Et ajoute que l’homme a touché les parties intimes de Lise.

Amélie S. avertit la mère de cette dernière, Julie R., qui s’effondre devant l’évidence : enfin, elle comprend le changement d’attitude de sa fille. Les deux femmes alertent l’école et déposent plainte. Une enquête est ouverte, confiée à la brigade des mineurs de Seine-et-Marne. Aux policiers, Julie R. et Amélie S. glissent le nom d’un suspect, que leurs filles ont désigné sur un trombinoscope, chacune de leur côté : Lucas C., un jeune animateur du temps périscolaire, en contrat de vacation avec la municipalité depuis quelques mois.

Moins de 6 ans

Près de deux ans et demi plus tard, la procédure est « toujours en cours », indique au Monde le procureur de la République de Melun, Jean-Michel Bourlès. Un délai insupportable pour les deux familles, qui s’attendent à être déçues par l’issue de l’affaire : lors d’un rendez-vous mi-janvier, les enquêteurs chargés du dossier ont laissé entendre à Julie R. que l’on s’orientait vers un classement sans suite. « Ils expliquent qu’ils n’ont pas assez de preuves pour inculper qui que ce soit », soupire la soignante, que cette probable conclusion révolte d’avance. Avec son avocate, elle attend de pouvoir éplucher la procédure, à la recherche des failles qui pourraient l’encourager à solliciter l’ouverture d’une nouvelle enquête, confiée à un juge d’instruction.

L’histoire illustre la difficulté pour la police judiciaire à étayer des faits dénoncés par de très jeunes enfants de moins de 6 ans. Au-dessous de cet âge, considéré comme un seuil de plus forte rationalité par les enquêteurs spécialisés, les récits sont imprécis, les temporalités chaotiques, et les transferts entre le réel et les représentations fréquents.

La procédure en question s’est enlisée après que l’une des deux filles, Alma, a désigné, au bout de quelques semaines, un autre agent municipal comme étant l’agresseur, suscitant l’ouverture d’une autre piste. De son côté, Lucas C., placé en garde à vue un mois après le dépôt des plaintes, a toujours nié les faits. Les perquisitions chez lui n’ont pas livré d’éléments saillants, pas plus que les examens médicaux réalisés sur les filles. « Un enfant de 4 ans ne peut pas inventer des faits comme ceux-là », s’agace Julie R. Plus réservée, Amélie S. concède qu’il est « très difficile » de reconstituer ce qui s’est passé avec précision : « Je ne suis pas certaine du qui, du comment et du quand. »

« La vérité, on ne l’aura jamais »

Dans cette petite commune de Seine-et-Marne, l’affaire a été un choc. Dans son bureau mansardé, le maire la compare à une « bombe nucléaire » ayant déclenché la propagation de rumeurs et d’intentions malveillantes. Dans l’équipe des animateurs, certains ont mis la parole des fillettes en doute. Ayant eu vent de l’histoire, des jeunes de la ville ont quant à eux échafaudé des projets d’expédition punitive contre Lucas C., déminés par l’intervention d’un employé communal.« Il fallait éviter que cela tourne à la vendetta et que se répande la peur de la présence d’un prédateur en ville », se rappelle l’élu.

En dépit de la présomption d’innocence, la municipalité a mis fin au contrat de vacataire du jeune animateur à la suite de son placement en garde à vue. « Il ne souhaitait pas continuer », commente le maire. En attendant la fin de l’enquête, constate-t-il, la situation est troublante : « La justice n’a pas dit qu’il n’était pas l’auteur des faits dénoncés, mais rien ne l’empêche d’avoir repris un travail d’animateur du périscolaire dans une autre commune. » Depuis cette affaire, le maire a renforcé les contrôles préalables aux embauches pour ces métiers. En plus d’un extrait de casier judiciaire, il demande aux candidats une attestation d’honorabilité, un document qui garantit l’absence de condamnation définitive qui empêche d’intervenir auprès de mineurs, délivrée par l’administration.

Après cette histoire, Alma et Lise ont changé d’école et vont bien aujourd’hui, selon leurs mères. Amélie S., elle, se dit « traumatisée » : « Mon regard sur le monde a changé. Je vois le mal partout, des agressions sexuelles partout. »Déterminée à poursuivre le combat judiciaire, Julie R. ne se fait pas d’illusions : « La vérité, on ne l’aura jamais. » Ce qu’elle s’est gardée d’expliquer à sa fille : « Pour la protéger, je lui ai menti. Je lui ai dit que le monsieur des toilettes était en prison. C’est probablement pour cette raison qu’elle a réussi à occulter cet événement. »

[Source: Le Monde]