Des stages pour « s’aimer dans la durée » : quand l’Eglise vient à la rescousse des couples

Et si les prêtres assuraient le service après-vente du mariage ? Paroisses et associations catholiques organisent des rencontres pour couples en difficulté, mêlant parole de Dieu, bon sens et conseils pratiques.

Jan 31, 2026 - 12:36
Des stages pour « s’aimer dans la durée » : quand l’Eglise vient à la rescousse des couples
Pierre, 44 ans, et son épouse posent devant leur paroisse, dans le 18ᵉ arrondissement de Paris, le 26 janvier 2026. ALINE DESCHAMPS POUR « LE MONDE »

« L’Esprit saint nous aide à regarder notre histoire avec reconnaissance et bienveillance », énonce d’une voix émue Marie, 52 ans (elle a, comme d’autres interlocuteurs de cet article, requis l’anonymat), depuis le chœur de l’église Sainte-Marie des Batignolles, dans le 17arrondissement de Paris. Ce 13 octobre 2025, les bougies sont posées au sol, balisant le chemin de la nef au chœur. L’ambiance est tamisée pour accueillir 40 couples venus prendre soin de leur relation « sous le regard de Dieu ». « Les sœurs de Lisieux prient aussi pour vous », assure la maîtresse de cérémonie, avant les chants liturgiques. Un couple de trentenaires partage ses astuces pour passer des moments privilégiés à deux, comme la baby-sitter à laquelle il fait appel le 13 de chaque mois. Puis, chacun des couples participants remplit un questionnaire sur ses projets, ses activités et ses épreuves conjugales.

Depuis un an, trois couples de paroissiens organisent ces soirées intitulées « Nous », présentées comme un « temps de respiration ». « Les mariés nous disaient qu’ils étaient bien préparés, mais livrés à eux-mêmes quand tout se complique », raconte Marie. Le curé soutient le projet. « Le prêtre se retrouve à faire le service après-vente du mariage : les gens viennent lui parler de leurs difficultés, lui demandent de prier pour eux. Il porte beaucoup », ajoute la paroissienne.

Pour le soulager, les laïcs viennent au secours de ces unions censées durer toute une vie, mais qui traversent les mêmes difficultés que toutes les autres. Il y a plus de 100 000 divorces par an en France et près de 45 % des unions échouent. Un sondage TNS Sofres pour Le Pèlerin, en 2009, montrait que les catholiques divorçaient autant que le reste de la population. La chute du nombre d’unions religieuses – de 74 000 en 2010 à 40 000 en 2023 – montre la fragilité du rapport au mariage sacramentel.

Après une thérapie de couple, Pierre et son épouse ont entrepris une retraite avec l’association Vivre et aimer. A droite, leur paroisse du 18ᵉ arrondissement de Paris, le 26 janvier 2026.

« Quand l’Eglise dit que ce lien est indissoluble, on oublie que l’humain a des défauts. On se retrouve avec un engagement intenable », admet Pierre, 44 ans. Malgré deux ans de thérapie de couple, en 2020, il voit son mariage vaciller. Son épouse lui parle d’une retraite avec Vivre et aimer. L’association d’inspiration jésuite, née en Espagne dans les années 1960, propose, pour 280 euros par couple, des stages pour « s’aimer dans la durée ». En 2024, 1 600 personnes y ont participé en France.

« Boîte à outils »

Pour recruter de nouveaux participants, l’association organisait sa première soirée de promotion, retransmise dans 48 salles paroissiales en France et sur YouTube, le 25 septembre 2025. Les bénévoles y dévoilaient la « boîte à outils » de l’amour durable : communiquer de manière non violente, partager du temps de qualité, s’exercer au pardon et à la pratique régulière d’écriture de lettres. « Sur les 12 thématiques abordées, seules trois sont consacrées à la religion. On part du quotidien : les tâches ménagères, la garde des enfants, l’organisation. Mais il faut être ouvert à la spiritualité, car les retraites se tiennent dans des maisons diocésaines, et l’on a des temps de prière », détaille Anne-Sophie Ly, chargée de la communication. Grâce au groupe, Pierre a retrouvé de la sérénité. « On communique plus facilement, on a une forme de complicité. Je suis moins sur la défensive », affirme-t-il.

Valérie Lacroix, 55 ans, mariée depuis vingt-quatre ans, affirme, quant à elle, avoir « boosté » son mariage après une retraite d’une semaine organisée par la communauté jésuite du Chemin Neuf. Fondée en 1973, cette communauté charismatique œcuménique, reconnue par l’Eglise, rassemble prêtres et laïcs, et compte environ 2 000 membres dans 30 pays. Pour 600 euros à 950 euros par couple, selon les revenus, ces retraites enseignent le pardon et l’amour de Dieu à travers des prières, des lectures des Evangiles et de la Bible, agrémentées de témoignages mais aussi d’exercices pratiques, où l’on marche les yeux bandés sur un terrain accidenté, pour travailler la confiance. « On leur apprend à prendre conscience de la magnificence de Dieu, et à reconnaître que, en tant que créatures de Dieu, on n’est pas à la hauteur. Mais Dieu nous offre son pardon, que l’on peut offrir à l’autre », détaille Pierre Fenet, bénévole.

Pour Corinne Valasik, sociologue des religions à l’Institut catholique de Paris, ces mouvements sont révélateurs de l’évolution du catholicisme en France. « Jusque dans les années 1960, les curés connaissaient les familles, pouvaient les accompagner. » Ce maillage territorial a disparu. « Ces initiatives rappellent que le mariage n’est pas seulement un rite, mais un engagement pour lequel on va soutenir ceux qui s’unissent », analyse-t-elle.

A gauche : dans le jardin de la paroisse du 18ᵉ arrondissement de Paris que fréquentent Pierre et son épouse. A droite : un détail des « cahiers de communication » qu’ils alimentent et s’échangent pour renforcer leur couple.

Ce soutien a été réaffirmé au plus haut niveau en 2016 par le pape François, avec son exhortation apostolique Amoris Laetitia (« la joie de l’amour »), texte adressé aux fidèles, où il appelle à présenter le mariage comme « un parcours dynamique » plutôt qu’un fardeau. Pour le théologien Alain Thomasset, cette intervention s’inscrit dans l’évolution de la doctrine familiale catholique. « Dans les années 1930, Pie XI traitait surtout de la régulation des naissances. Au milieu des années 1960, Paul VI a amorcé une vision où le couple n’est plus seulement défini par la fécondité, mais comme une communauté de vie, ce qui est acté par le concile Vatican II. Jean Paul II a prolongé cette ligne avec le synode sur la famille », souligne-t-il.

« Un démineur »

Amoris Laetitia marque un tournant en proposant des conseils pratiques pour soutenir les unions, comme « se donner un baiser le matin » ou « partager les tâches domestiques ». « Avec ce texte, François a, entre autres, cherché à proposer la beauté du mariage chrétien, mais aussi à mieux préparer les fiancés à cet engagement », souligne le théologien. Léon XIV ne s’est pas encore prononcé sur la question mais, selon Alain Thomasset, son passé de missionnaire ne fait pas douter que le Saint-Père « s’inscrit dans la même lignée que François ».

Pour éviter les mauvaises unions, le père Pierre-Marie Castaignos organise les week-ends « Est-ce lui ? Est-ce elle ? » à l’abbaye Notre-Dame d’Ourscamp (Oise), pendant lesquels il pousse les amoureux dans leurs retranchements à travers des questionnaires. Ecrans, foi, argent, mort… tout est passé au crible. « Si l’on n’y réfléchit pas en amont, on se prend ces sujets en pleine tête après. Je suis un démineur », dit celui qui s’est formé à la thérapie conjugale pour mêler parole de Dieu et accompagnement psychologique.

Grâce à la boîte à outils proposée par l’association Vivre et aimer, Pierre et son épouse apprennent à trouver les mots justes pour qualifier leurs émotions. Ici, ils montrent le « papillon des sentiments », qui propose un vocabulaire nuancé.

Après une telle retraite en 2016, Bérénice, 35 ans, comprend que l’homme qu’elle aime ne peut être son conjoint. « Il était artiste. Je savais que, si l’on se mariait, c’est moi qui ferais bouillir la marmite. On s’est séparés mais, comme j’étais folle amoureuse, je lui ai proposé ce stage pour être sûrs de notre choix », se souvient-elle. Le père Castaignos leur fait comprendre que la séparation est la bonne décision. Un an après, Bérénice y retourne avec son actuel conjoint pour une préparation au mariage. Son compagnon, non-pratiquant, est sous le charme. « Il me dit, il est trop bien, ce padre ! », rapporte-t-elle en souriant.

Ces prêtres et ces bénévoles qui parlent davantage d’intimité que d’union éternelle transforment l’image de la religion. « C’est une nouvelle évangélisation par le modèle. Si vous adhérez à cette vision du couple, cela peut devenir un chemin vers la foi », observe Corinne Valasik. « L’Eglise ne grandit pas par le prosélytisme mais par attraction », affirmait le pape François en 2017. C’est le pari de ces stages conjugaux, à la frontière entre religion et développement personnel.

[Source: Le Monde]