« Bah alors, tu veux pas nous voir ? » : quand la pause déjeuner avec les collègues hante les jeunes salariés

Longtemps pilier de la sociabilité au travail, le déjeuner entre collègues est désormais vécu par une partie de la génération Z comme une injonction sociale parfois très anxiogène.

Fév 22, 2026 - 12:27
« Bah alors, tu veux pas nous voir ? » : quand la pause déjeuner avec les collègues hante les jeunes salariés
MATHIEU PAUGET

Deux mots suffisent à Léna (tous les prénoms ont été modifiés par souci d’anonymat), 25 ans, lorsqu’elle évoque ses pauses déjeuner avec ses anciens collègues : « Plus jamais. » En alternance pendant un an, en 2025, dans une petite société de distribution de matériel audiovisuel, elle découvre pour la première fois l’esprit d’entreprise : open space, hiérarchie clairement définie, esprit corporate et… pauses déjeuner partagées.

Les trois premiers jours, Léna, à l’époque étudiante en licence à l’Institut international de l’image et du son, mange avec son équipe, suivant docilement le rituel en vigueur pour s’intégrer. Le quatrième jour, elle décide de s’octroyer un « moment à elle » dans le parc calme et verdoyant qui jouxte l’entreprise parisienne. Une « vraie pause », décrit-elle, loin des regards, « où je peux fumer ma cigarette tranquillement et appeler mes amies ». Elle savoure ses deux plaisirs, puis retourne au travail « à 14 heures pétantes ».

A peine a-t-elle repris son poste au service après-vente que sa responsable lui lance, sur le ton « de la semi-blague » :« Bah alors, tu veux pas nous voir ? » Mal à l’aise, la vingtenaire comprend rapidement que ses échappées solitaires ne collent pas tout à fait à l’esprit de la maison. Elle se force donc à reprendre les pauses en groupe au cours des semaines suivantes. Cependant, il n’est pas facile de s’adapter, surtout quand la gêne et la timidité s’emparent d’elle. « Ma seule heure de pause de la journée, je la passais à ne rien dire et à les regarder discuter entre eux », se souvient la jeune femme.

Là où sa responsable loue un « esprit de camaraderie », Léna trouve l’ambiance « corpo et hyperpatriarcale ». « Le patron, qui mangeait avec nous, était le roi du monde… Tous avaient limite peur de lui et riaient mécaniquement à ses blagues. On était ses bons petits soldats, même à table. J’avais l’impression d’être en 1960 », témoigne-t-elle.Incapable de continuer à donner le change, l’alternante choisit à nouveau de manger seule. « Quitte à revenir avec la boule au ventre », ajoute-t-elle, anticipant les réflexions de sa hiérarchie.

Au bout de deux mois, sa responsable la convoque dans son bureau pour lui annoncer la fin anticipée de son contrat d’alternance et la non-prolongation de sa période d’essai. « On m’a parlé d’un problème de cadence au travail. Mais je crois surtout qu’on me reprochait de ne pas faire comme tout le monde », estime-t-elle. Pour la jeune femme, cette rupture reste un soulagement. Elle préfère « galérer un peu financièrement » plutôt que d’être « fliquée et d’avoir l’impression de perdre [sa] liberté ».

« Temps de récupération psychologique »

Ce besoin de reprendre la main sur son temps, à l’heure où sonnent les douze coups de midi, Léna n’est pas la seule à l’éprouver, tant s’en faut. Selon l’enquête sur les habitudes de pause déjeuner en entreprise d’Openeat & Flashs, datée de 2024, 29 % des salariés de moins de 25 ans et 22 % des 25-34 ans mangent systématiquement seuls, contre 16 % des 35-49 ans et 12 % des plus de 49 ans. Sur TikTok et Instagram, les vidéos de jeunes choisissant de déjeuner assis dans leur voiture, moteur coupé, portière fermée, se multiplient sous les hashtags « solo lunch » ou « pause déjeuner ». Tupperware à la main, ils expliquent leur préférence pour l’isolement, loin de toute interaction humaine…

Alexis, 28 ans, kinésithérapeute près de Lyon, n’a pas attendu que le « solo eating » devienne tendance pour l’adopter. Pour lui, le choix de « déjeuner en paix » remonte à ses premiers jobs d’été en restauration ou en Ehpad. A l’époque, déjà, il se sentait étranger aux conversations entre collègues, ces échanges qui, dit-il, consistaient surtout à « parler sur le dos des autres ». Alors, il décline poliment et laisse le groupe s’attabler pour s’éclipser vers un coin tranquille.

Un réflexe qui n’est pas anodin, analyse Christophe Nguyen, psychologue du travail et des organisations, pour qui la pause déjeuner n’est pas toujours vécue comme un moment social « naturel ». « Pour certains jeunes, c’est un temps de récupération psychologique, notamment dans un contexte de forte sollicitation cognitive (visioconférences, open space, messageries), émotionnelle ou collaborative. Manger seul permet de réguler le niveau de stimulation », observe-t-il. Autrement dit : se mettre à l’écart n’est pas fuir, mais se préserver.

Aujourd’hui, Alexis exerce dans un cabinet de kinésithérapie. Cette fois-ci, le jeune homme a pris les devants, en expliquant à ses nouveaux collègues et à son manageur son besoin de solitude à l’heure du déjeuner. « Ils ont respecté mon choix. Ils ont été compréhensifs face à ma vision de la pause comme un temps de récupération stratégique pour l’après-midi qui m’attend », raconte-t-il.

Peur du jugement

Le jeune homme profite de ce moment pour s’isoler et même, parfois, dormir dans sa voiture. La légère exclusion sociale qu’il ressent dans son cabinet pèse peu face à l’énergie qu’il retrouve pour mieux accueillir ses patients en séance. « Ce n’est pas de l’individualisme, mais une autre façon d’envisager le travail où préserver sa santé mentale passe avant le reste, note Christophe Nguyen. Là où les générations plus anciennes ont longtemps fait du déjeuner un rituel d’appartenance, les plus jeunes revendiquent davantage d’étanchéité entre les sphères », poursuit-il.

Pour certains, éviter la pause déjeuner n’a rien d’un luxe. Les interactions informelles, l’injonction à la convivialité et la peur du jugement peuvent raviver une forme d’anxiété sociale. Pauline, 21 ans, étudiante en master de communication à l’université Sorbonne-Nouvelle, en a fait l’expérience lors de son stage d’assistante marketing dans une maison d’édition. Les small talks, ces conversations légères qui n’engagent à rien mais nécessitent d’être à l’aise, comptent, de son propre aveu, parmi « ses plus grandes peurs dans la vie ».

Malgré son angoisse, elle se joint aux déjeuners collectifs, soucieuse de bien faire. Mais, dès le matin, Pauline anticipe : quels sujets lancer à midi ? Que répondre si on l’interroge sur ses études, ses lectures, son week-end ? A cette première préparation mentale s’ajoute une seconde épreuve : les « midis jeux », instaurés par son équipe. Des quiz sur la langue française, ses expressions et ses subtilités lexicales. L’ambiance se veut légère, mais Pauline a « peur de mal jouer et de passer pour une jeune inculte ». Impossible de se détendre, tant la jeune femme craint l’humiliation publique.

A l’inverse, lorsqu’elle déjeune seule, la pression disparaît. « Je me sens moins surveillée, vraiment en pause », explique-t-elle. Peu à peu, elle assume de faire de ses repas une coupure nette, qui n’est « pas consacrée à l’entreprise ». Elle s’isole et lance une vidéo sur son iPad pour laisser son esprit vagabonder, un rituel qui la tranquillise. Sur TikTok, elle voit passer des témoignages de jeunes salariés se faisant gourmander parce qu’ils préfèrent se restaurer seuls ou se reposer.

Dans son équipe, rien de tel. Ses collègues, qu’elle décrit comme « très gentilles », s’interrogent seulement sur son choix. « J’ai dû justifier une fois mon absence à un de leurs pique-niques. J’ai dit que je n’avais pas les moyens de manger autre chose que mon plat préparé », raconte-t-elle. Une explication « à moitié vraie », reconnaît celle qui, en réalité, avait surtout envie d’être toute seule.

[Source: Le Monde]