Guerre au Soudan: l'armée et les FSR intensifient les frappes de drones sur les civils

Le conflit entre l'armée et les paramilitaires au Soudan a connu ces derniers mois une intensification des frappes de drones contre des positions militaires mais aussi des maisons, des écoles, des marchés ou des hôpitaux. Une situation que dénonce l'ONU.

Fév 26, 2026 - 18:30
Guerre au Soudan: l'armée et les FSR intensifient les frappes de drones sur les civils
De la fumée s'élève après des frappes de drones des FSR sur Port Soudan, le grand port de la Mer Rouge, dans le nord du Soudan, mai 2025. Les frappes de drones s'intensifient dans le conflit entre armée soudanaise et les FSR, faisant des milliers de morts chez les civils. © AP Photo

Une hausse des attaques par drones dans la région soudanaise du Kordofan fait de plus en plus de victimes chez les civils et rend encore plus compliquée l'action humanitaire. Le Haut commissaire aux droits de l'homme des Nations unies, Volker Türk, déplorait dans un communiqué publié le 18 février "les conséquences dévastatrices pour les civils de cette escalade dans l'usage des systèmes de drones".

Au moins 77 personnes ont été tuées et des dizaines blessées dans plusieurs attaques le 18 février dernier. Des attaques dues au groupe paramilitaire des Forces de soutien rapide (FSR) selon le Sudan Doctors Network, un réseau indépendant qui monitore les violences commises par cette guerre. La plus part des victimes sont des civils.

Un conflit meurtrier au Kordofan

Le conflit entre l'armée et les Forces de soutien rapide (FSR) a fait des milliers de morts et 12 millions de déplacés depuis avril 2023, selon l'OMS, plongeant le pays dans une crise humanitaire majeure.

Des médias proches de l'armée ont rapporté ce mois-ci que les forces régulières avaient détruit des drones utilisés par les FSR. De leur côté, les paramilitaires annoncent régulièrement la destruction de drones turcs dans les zones de combats.

Les militaires ont intensifié l'utilisation de drones et les frappes aériennes dans le Kordofan en 2025, le conflit se déplaçant vers l'ouest du Soudan, ce qui en fait, selon Jalale Getachew Birru, analyste pour l'ONG ACLED, "un des principaux théâtre d'opération". 

Lors de la dernière session du Conseil de sécurité de l'ONU sur le Soudan, la ministre britannique des Affaires étrangères, Yvette Cooper, a affirmé que toute trêve serait impossible tant que les rivaux pourraient se procurer "plus d'armes létales, avec le soutien extérieur d'au moins une douzaine d'Etats qui les financent, les fabriquent, les transportent ou les font transiter".

Début février, les forces armées régulières affirment avoir rompu le siège de Kadougli, capitale du Kordofan aux mains des FSR, ainsi que la ville de Dilling. Mais selon Jalale Getachew Birru d'ACLED, les FSR contrôlent toujours en partie ces deux villes "et les combats pour leur contrôle continuent."

Un habitant de Kadougli, Walid Mohamed, cité par Associated Press, raconte que même si le siège a été levé, ce qui a permis aux marchandises et aux médicaments d'entrer et ouvert un corridor vers Dilling, les frappes de drones par les FSR continuent sur un rythme quotidien. Et elles ciblent les hôpitaux, les marchés et les habitations civiles.

Un constat fait aussi par Volker Türk, commissaire des droits de l'Homme à l'ONU et par le porte-parole du secrétaire général de l'ONU, Stéphane Dujarric, qui dit que les drones sont utilisés par les deux parties, armée soudanaise et FSR.

Drones utilisés par l'armée

Les FSR accusent l'armée d'utiliser des drones turcs Bayraktar TB2. Le TB2 - d'une longueur de 6,5 mètres et d'une envergure de 12 mètres - peut parcourir 150 kilomètres et voler pendant 27 heures avec une charge de 150 kg.

Selon les FSR, l'armée déploie aussi des drones Bayraktar Akinci, plus sophistiqués, d'une portée de 7.500 km avec 25 heures d'autonomie.
Des images satellite vérifiées par l'AFP montrent la présence récurrente, ces derniers mois, d'avions correspondant à des drones Bayraktar sur une base aérienne située dans le sud-ouest de l'Égypte, à environ 60 kilomètres de la frontière soudanaise. Le Caire a toujours nié toute implication militaire dans le conflit.

Les Émirats arabes unis ont été accusés à plusieurs reprises d'armer les FSR, des accusations qu'Abou Dhabi dément farouchement.
L'Égypte, l'Arabie saoudite, l'Iran et la Turquie soutiennent le général Abdel Fattah al-Burhane, commandant de l'armée régulière et dirigeant de facto du pays depuis le coup d'Etat de 2021.

Selon le Conflict Observatory, financé par les États-Unis, l'Iran a livré à l'armée des drones Mohajer-6 entre décembre 2023 et juillet 2024.
L'Observatoire a aussi identifié un Mohajer-6 stationné au sol à Khartoum en 2024. Long de 5,6 mètres, avec une portée comprise entre 500 et 2.000 km, ce drone de combat équipé de caméras peut transporter des missiles air-sol.

Pour le chercheur français Roland Marchal, les drones fournis par l'Iran ont joué un rôle crucial dans la contre-offensive qui a permis à l'armée de reprendre Khartoum et Wad Madani, une ville clef du centre du pays, au printemps 2025.

Drones utilisés par les FSR

Dans une enquête en 2025, Amnesty International a démontré que les paramilitaires utilisaient des drones chinois Wing Loong II et FH-95, fournis par les Émirats. Amnesty a également identifié des fragments d'une bombe Norinco GB50A, compatible avec les engins chinois, après une frappe des FSR sur une ville du Darfour-Nord en mars 2025. Le marquage indiquait une fabrication en 2024.

La présence de FH-95, d'une portée de 250 km, avec une charge utile de 200-250 kg, a été documentée par le laboratoire HRL de l'université américaine de Yale, qui en a recensé trois entre décembre 2024 et janvier 2025, à l'aéroport de Nyala (au Darfour-Sud), contrôlé par les FSR.

Le HRL signale également un usage plus fréquent par les FSR de "drones kamikazes". Des images satellite de janvier et février 2026 identifient au moins 85 objets correspondant à ces munitions rôdeuses sur deux sites à Nyala: l'aéroport et l'ancien quartier général de la mission onusienne.

L'armée a frappé à plusieurs fois l'aéroport de Nyala, affirmant que des armes y étaient livrées par les Émirats.

De nombreux "drones kamikazes" repérés à Nyala ressemblent à des drones de type Shahed 136 conçus par l'Iran, selon le HRL. Avec une portée de 1.500 à 2.500 km et une envergure de 2,5 mètres, le Shahed-136 se détecte difficilement.

Des conséquences dramatiques

Mathilde Vu, chargée de plaidoyer pour le Norwegian Refugee Council alerte Associated Press sur l'escalade "inacceptable" au Kordofan et le fait qu'elle pourrait "briser des vies et entraver tout espoir d'inverser la famine" dans la région. "Les frappes sont aveugles", affirme l'humanitaire. "Entre Kordofan, le Darfour et le Sennar, à l'est du Soudan, nous recevons des informations comme quoi il y a des frappes de drones tous les jours..."

En 2025, 163 frappes aériennes et de drones ont fait 1032 victimes civiles selon ACLED. L'armée soudanaise est responsable de 83 frappes qui ont causé la mort de 568 personnes alors que les FSR ont exécuté 66 frappes qui ont tué 288 personnes.

Selon Federico Donelli, professeur associé en relations internationales à l'Université de Trieste, cette augmentation des frappes s'explique par le fait que l'armée a acheté de nouvelles armes et drones fournis par des agents étrangers "ce qui a permis à l'armée soudanaise de faire des frappes de précision répondant ainsi aux tactiques employées par les FSR depuis quelques temps." Les deux côtés n'ont probablement pas suffisamment d'hommes à déployer sur le terrain et "par conséquent, les drones sont une bonne alternative, notamment sur des zones aux reliefs difficiles comme le Kordofan" explique Federico Donelli.

Kholood Khair, directrice du think tank basé à Khartoum Confluence advisory, pense que les combats au Kordofan pourraient évoluer dans les prochaines semaines avec le fait que l'armée cherche potentiellement à percer au Darfour, surtout en direction d'El-Fasher, où l'on sait que des crimes de guerre ont été commis. "Il faut s'attendre à voir des campagnes de bombardements qui augmenteront non seulement en fréquence mais aussi en volume" affirme-t-elle.

[Source: TV5Monde]