Le Liban affiche sa proximité avec la France avant les négociations avec Israël

Le premier ministre, Nawaf Salam, a rendu visite à Emmanuel Macron, mardi 21 avril, quarante-huit heures avant les pourparlers prévus à Washington. Une manière de sortir son pays de l’isolement diplomatique face à l’Etat hébreu et à l’administration Trump.

Avr 22, 2026 - 14:24
Le Liban affiche sa proximité avec la France avant les négociations avec Israël
Le président français, Emmanuel Macron, et le premier ministre libanais, Nawaf Salam, à son arrivée pour une réunion à l’Elysée, à Paris, le 21 avril 2026. CHRISTIAN HARTMANN/REUTERS

Nawaf Salam et Emmanuel Macron ont gravi, main dans la main, les marches de l’Elysée, comme des alliés de toujours, marquant la solidarité persistante entre leurs deux pays. La brève visite à Paris, mardi 21 avril, du premier ministre libanais, quarante-huit heures avant la reprise de discussions directes prévue à Washington entre les ambassadeurs libanais et israélien, avait les allures d’un geste politique. Alors qu’Israël exclut tout rôle de la France dans les négociations, M. Salam était venu à Paris affirmer que le Liban n’est pas seul face à l’Etat hébreu et que sa souveraineté ne sera pas bradée.

Beyrouth réclamera le « retrait total » des forces israéliennes de son territoire, et le retour des prisonniers et des déplacés libanais, a déclaré M. Salam, à la suite de son entrevue avec le président français. Israël doit « renoncer à ses ambitions territoriales » au Liban, a appuyé M. Macron, rappelant que le Hezbollah devait être désarmé « par les Libanais ».

En concédant, sous la pression des Etats-Unis, un fragile cessez-le-feu, quatre jours plus tôt, l’Etat hébreu avait refusé à l’Elysée tout rôle de médiateur dans les pourparlers à venir. « Nous aimerions garder les Français aussi loin que possible de pratiquement tout, mais surtout lorsqu’il s’agit de négociations de paix », avait cinglé l’ambassadeur israélien aux Etats-Unis, Yechiel Leiter, le 14 avril, après avoir rencontré son homologue libanaise, Nada Hamadeh Moawad, aux côtés du secrétaire d’Etat américain, Marco Rubio.

Le gouvernement libanais a laissé dire, semblant oublier le rôle joué par la France, qui a plaidé sans relâche pour mettre fin aux hostilités au Liban tout en exigeant l’arrêt de l’invasion terrestre israélienne. Plusieurs centaines de soldats français sont postés au Liban, agissant dans le cadre de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul). Paris a perdu l’un de ses hommes, le sergent-chef Florian Montorio, le 18 avril, dans une embuscade attribuée par la France et l’ONU au mouvement chiite.

« La France est punie par Trump et Nétanyahou »

« Ce n’est pas que le Liban est ingrat, mais il doit composer avec une équation qu’il ne maîtrise pas », plaide Ghassan Salamé, ministre de la culture libanais, qui fut conseiller du gouvernement lors des derniers pourparlers directs entre Israël et le Liban, en marge de la conférence de Madrid pour la paix au Proche-Orient, en 1991. « Le Liban souhaiterait qu’il y ait un rôle français, mais il ne peut pas l’imposer si les Israéliens mettent un veto et si les Américains acceptent de s’y plier », explique le ministre.

La France entretient avec Israël des relations diplomatiques chahutées depuis le déclenchement par Israël de la guerre à Gaza, en octobre 2023, en réponse au massacre du 7-Octobre perpétré par le Hamas. Le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, semble n’avoir jamais pardonné à Emmanuel Macron de l’avoir accusé de « semer la barbarie » dans l’enclave et d’avoir incité une dizaine de pays à suivre la France pour reconnaître, en septembre 2025, la Palestine.

Mais la priorité des autorités libanaises était d’obtenir une trêve. Il fallait en finir, au moins temporairement, avec la guerre déclenchée le 2 mars par le Hezbollah, allié de l’Iran. La riposte de l’Etat hébreu a fait plus de 2 400 victimes au Liban, dont de nombreux civils et plus d’un million de déplacés. « Après le 8 avril [jour où l’armée israélienne a mené plus d’une centaine de frappes sur le pays du Cèdre], le Liban n’avait d’yeux que pour un cessez-le-feu, il était sous le coup de 357 tués en dix minutes, si les Américains pouvaient mettre un terme à cela, c’était l’essentiel », argue M. Salamé. L’enjeu valait bien de sacrifier l’amour-propre de la France.

Mais cette trêve est précaire. Et la pression exercée par Israël et son allié américain sur le gouvernement libanais, faible et désargenté, inquiète les experts. « La France est punie par Trump et Nétanyahou. Mais c’est une mauvaise chose pour le Liban, soumis au rapport de force qu’Américains et Israéliens veulent imposer », souligne Ziad Majed, professeur de sciences politiques à l’Université américaine de Beyrouth.

Au nom de sa sécurité, Israël entend se réserver le droit de poursuivre ses frappes sur le mouvement chiite, estimant que seule la force peut venir à bout du Hezbollah. La France, comme l’exécutif libanais, défend une logique plus diplomatique et plus patiente, à l’image de celle mise en œuvre après le cessez-le-feu de novembre 2024, dont la France était l’un des garants au sein du mécanisme de supervision. Le désarmement du Hezbollah doit être orchestré par le Liban et lui seul, afin d’éviter une confrontation avec le parti chiite et de risquer d’entraîner le pays, où cohabitent communautés chiites, sunnites et maronites dans une guerre civile, fait-on valoir à Paris. « Jusqu’ici, le soi-disant désarmement du Hezbollah s’est traduit par un transfert des armes du sud vers le nord. C’était une mascarade et la France le savait. Il faut maintenant que les choses soient prises au sérieux », s’agace une source diplomatique israélienne. « Il importe peu à Israël que le Liban implose », soupire Maya Yahya, directrice du centre Moyen-Orient au sein de la fondation Carnegie.

« Ni renoncement ni capitulation »

Israël entend aussi maintenir une « zone tampon » débarrassée de tous ses habitants, au sud du Liban, au motif de protéger les communautés du nord d’Israël. Une ligne jaune de démarcation s’étirant de la Méditerranée, à l’ouest, jusqu’à la frontière libano-syrienne, à l’est, a été tracée unilatéralement par l’Etat hébreu, le 18 avril, rappelant le procédé employé à Gaza. Les diplomates français redoutent que cette occupation, vue par les membres les plus extrêmes du gouvernement israélien comme une marche vers le « Grand Israël », ne soit pérenne. « Les Israéliens savent que les Américains leur donneront carte blanche, notamment pour l’annexion du sud du Liban qui, on le découvre maintenant, comprend aussi une zone maritime [incluant le champ gazier de Cana», alerte Karim Emile Bitar, enseignant à Sciences Po Paris.

Critiqué dans son pays pour avoir défendu un dialogue direct avec Israël, le président libanais, Joseph Aoun, a assuré, mardi, que ces négociations « ne signifient ni renoncement ni capitulation », appelant les Libanais, « qui sont épuisés par les guerres », à se tenir aux côtés de leur Etat. La crainte libanaise, comme celle de la France, est que l’occupation israélienne et le déplacement forcé des populations du sud du Liban ne renforcent le Parti de Dieu. « L’attitude d’Israël n’est pas rationnelle », déplore une source diplomatique française.

« Il est important que ces négociations puissent être encadrées, comme cela a pu être le cas précédemment avec des résolutions du Conseil de sécurité », soutient-on à l’Elysée, rappelant « qu’il ne revient pas à tel ou tel de dire comment nous allons être utiles au Liban ». La France pense pouvoir intervenir, de concert avec ses partenaires dans le Golfe, lorsqu’il s’agira de renforcer militairement et financièrement l’armée libanaise pour l’appuyer dans sa mission de désarmement du Hezbollah. Paris, qui dispose de l’un des plus grands contingents de casques bleus au sein de la Finul, entend poursuivre son soutien à l’armée libanaise après la fin du mandat de la force des Nations unies, en décembre.« Le jour où il faudra soutenir les autorités libanaises pour rétablir la sécurité et leur souveraineté sur l’entièreté du territoire libanais, beaucoup seront contents de pouvoir compter sur la France, y compris les Israéliens », estime l’Elysée.

Dans l’attente, Paris brandit la menace de soutenir la suspension de l’accord d’association entre l’Union européenne et Israël si l’Etat hébreu « continue cette politique qui contrevient à son histoire », notamment au Liban, a signifié M. Macron, mardi. La présence de la France et de représentants de la communauté internationale, aux côtés de la délégation libanaise que mènera l’ancien ambassadeur du Liban à Washington Simon Karam, est aussi voulue par Beyrouth. Mais tout est tributaire de la volonté d’une personne totalement imprévisible, observe-t-on, dépités, au Liban, en visant Donald Trump, dont l’attention est, pour l’heure, accaparée par le laborieux règlement du conflit en Iran.

[Source: Le Monde]