Afrique du Sud: La justice rouvre la porte à une possible destitution du président Cyril Ramaphosa
La Cour constitutionnelle sud-africaine a rouvert vendredi 8 mai la porte à une procédure de destitution du président Cyril Ramaphosa, en invalidant un vote du Parlement qui s'y était opposé il y a plusieurs années. Cette procédure a trait à un scandale lié à un important vol d'argent liquide dans une propriété du chef de l'État.
En 2022, l'Assemblée sud-africaine, alors dominée par une majorité absolue du parti ANC du président, avait rejeté un rapport parlementaire concluant que Cyril Ramaphosa avait "pu commettre" des actes contraires à la loi. Il était soupçonné d'avoir dissimulé aux autorités un cambriolage intervenu dans sa ferme de Phala Phala, dans le nord-est du pays, où plusieurs centaines de milliers de dollars avaient été dérobés. Président du pays depuis 2018, Cyril Ramaphosa, aujourd'hui âgé de 73 ans, avait été tout proche de démissionner à l'époque où le scandale avait éclaté, d'après la presse.
Le vote de l'Assemblée il y a quatre ans, qui coupait court à cette éventuelle procédure de destitution, "est incompatible avec la Constitution, invalide et annulé", a déclaré la présidente de la Cour constitutionnelle, Mandisa Maya, vendredi 8 mai. Elle examinait une plainte déposée par le parti de gauche EFF. Le jugement de la cour ordonne aussi que le rapport soit "transmis à une commission de destitution", aux pouvoirs d'enquête plus larges. Si le nouveau rapport de cette commission recommande la destitution, celle-ci doit être votée par l'Assemblée à une majorité des deux tiers.
La présidence a dit vendredi 8 "respecter la décision de la Cour constitutionnelle". "Le président Ramaphosa n'a cessé d'apporter son entière coopération aux différentes enquêtes menées sur cette affaire", indique un communiqué de ses services. "Le président Ramaphosa réaffirme que nul n'est au-dessus des lois." Contrairement à 2022 quand l'ANC pouvait compter sur 57% des députés, il ne dispose plus d'une majorité absolue à l'Assemblée. Avec seulement 40% des sièges depuis les élections de 2024, le parti a été contraint à une alliance de circonstance avec des opposants historiques, comme la formation de centre-droit Alliance démocratique (DA). Celle-ci dispose de 21% des voix dans la chambre.
Vente de buffles, cash et canapé
Homme d'affaires richissime avant de devenir chef d'État, Cyril Ramaphosa est notamment propriétaire d'un somptueux domaine appelé "Phala Phala", qui compte une maison de maître, un élevage de bétail et une réserve de gibier. En février 2020, débarquent des cambrioleurs, vraisemblablement de mèche avec un employé de maison. Le président est à l'étranger. Les intrus dérobent des liasses de dollars cachées dans un canapé. Aucune plainte n'est retrouvée auprès de la police, Cyril Ramaphosa affirme avoir informé les services de protection présidentielle.
L'affaire reste inconnue du public pendant plus de deux ans. Le scandale éclate en juin 2022 avec une plainte déposée par Arthur Fraser, ex-patron du renseignement et opposant notoire du président. Une enquête de police est alors ouverte, six mois avant une réunion cruciale de l'ANC au pouvoir qui devait décider de reconduire ou non Ramaphosa à la tête du parti et potentiellement du pays. Selon la plainte, "plus de quatre millions de dollars" ont été volés. De l'argent sale, selon elle, introduit "illégalement" dans le pays par un conseiller pour le compte de Cyril Ramaphosa. "Le président a dissimulé le crime à la police et aux impôts", poursuit la plainte d'Arthur Fraser, accusant le chef d'État d'avoir ensuite organisé par le biais de son service de protection la traque des voleurs et leur "séquestration", pour finir par acheter leur silence. Un petit parti, le Mouvement pour la transformation de l'Afrique (ATM), dépose une motion de censure.
Cyril Ramaphosa n'a jamais nié détenir chez lui d'importantes sommes en liquide. Dans une déclaration officielle soumise à la commission parlementaire chargée de l'affaire, il explique que l'argent provient de la vente de vingt buffles: 580.000 dollars, selon lui. Deux mois avant le cambriolage, un homme d'affaires soudanais "est venu à la ferme (...) Il a choisi les buffles qui lui plaisaient et payé en liquide". L'employé chargé de la vente, à la veille de ses vacances de fin d'année, "ne se sentait pas à l'aise à l'idée de laisser l'argent dans le coffre-fort" auquel plusieurs salariés ont accès, et a jugé plus sûr de le dissimuler sous les coussins d'un canapé. "Je n'ai jamais volé d'argent et je ne le ferai jamais", avait juré Cyril Ramaphosa. Il nie aussi avoir "traqué les voleurs".
"Le président a pu commettre (...) des violations et des fautes" dans le cadre de l'affaire, avait conclu le rapport parlementaire. C'est celui-ci que l'Assemblée nationale avait rejeté par un vote, invalidé vendredi 8 mai. "Il est difficile d'admettre qu'un étranger transportant 580.000 dollars vienne par hasard à Noël", souligne le rapport. Et le fait que l'argent ait été gardé pendant des mois dans un canapé, au lieu d'être déposé à la banque, reste un "élément troublant". L'acheteur des buffles cité par Cyril Ramaphosa, Hazim Mustafa, avait confirmé à plusieurs médias britanniques la transaction et son montant. Il s'était dit prêt à "aider la justice" et avoué ne pas avoir réalisé être en transaction avec le chef d'Etat sud-africain.
Le parquet a abandonné les poursuites pour blanchiment d'argent et corruption dans ce dossier en octobre 2024, estimant qu'il "n'y avait aucune perspective raisonnable de condamnation".
Elections locales en novembre
Le rebondissement judiciaire de ce 8 mai intervient lors d'une année de scrutin avec des élections locales programmées le 4 novembre. L'ANC, parti de Nelson Mandela, peut craindre de perdre encore du terrain et de grandes métropoles comme Johannesburg au bénéfice de la DA, ou Durban au profit de la formation MK de l'ex-président Jacob Zuma, qui y est particulièrement bien implantée. Le mandat de Cyril Ramaphosa entre par ailleurs doucement dans son crépuscule. Un congrès de l'ANC en décembre 2027 pour désigner le nouveau dirigeant du parti pourrait l'obliger à quitter la présidence du pays si une faction adverse l'emportait. Aucun chef d'Etat sud-africain n'est allé au bout de son deuxième et ultime mandat depuis les premières élections libres de 1994.
"C'est un moment grave", a réagi le nouveau dirigeant de la DA, Geordin Hill-Lewis. Son parti "participera pleinement et de manière constructive aux travaux de la commission de destitution", a-t-il annoncé dans un communiqué. "On se fondera sur les faits, sur les preuves présentées à la commission et sur notre devoir constitutionnel. On ne préjugera pas de l'issue de la procédure." Quant au dirigeant de l'EFF, Julius Malema, présent à l'audience de la Cour constitutionnelle, il s'est dit "très heureux que la Constitution ait prévalu" devant les médias présents. "C'est à l'ANC de décider s'il souhaite être dirigé par un président sur lequel pèse un tel nuage", a-t-il ajouté, "un président qui va devoir répondre à des questions très dures et approfondies lors de la procédure de destitution".
[Source : TV5Monde]