Affaire libyenne : la condamnation de Nicolas Sarkozy, l’« instigateur » d’une association de malfaiteurs, de nouveau requise en appel

Le réquisitoire, prévu pour durer jusqu’à mercredi 13 mai, a commencé lundi 11 devant la cour d’appel de Paris. Au premier jour, l’avocat général a décrit les ressorts d’une entente entre amis fidèles, élargie aux intermédiaires Ziad Takieddine et Alexandre Djouhri.

Mai 12, 2026 - 09:22
Affaire libyenne : la condamnation de Nicolas Sarkozy, l’« instigateur » d’une association de malfaiteurs, de nouveau requise en appel
Nicolas Sarkozy, à son arrivée au Palais de justice de Paris, le 11 mai 2026. BENOIT TESSIER/REUTERS

L’avocat général n’a pas pris de gants pour qualifier l’association de malfaiteurs dont Nicolas Sarkozy serait l’« instigateur ». « En projetant des atteintes à la confiance publique les plus graves, avec un niveau opérationnel inégalé, a insisté, lundi 11 mai, Damien Brunet, au premier jour des réquisitions, cette association de malfaiteurs se place au plus haut niveau de gravité que la République puisse connaître. » L’ancien chef de l’Etat avait été condamné en première instance à cinq ans de détention, le 25 septembre 2025, pour cette seule association de malfaiteurs, et relaxé pour les autres délits. L’implacable réquisitoire de lundi au procès en appel sur les soupçons de financement par la Libye de sa campagne présidentielle de 2007 laisse supposer que le parquet général va réclamer une sanction bien plus lourde.

Les trois jours de réquisitions ont été ouverts par le plus ancien des trois avocats généraux, Rodolphe Juy-Birmann, qui a souligné que « cette affaire avait largement participé à dégrader le pacte social, scellant chez nos concitoyens un étrange sentiment de malaise, entre amertume et résignation », « en rompant avec les exigences de probité les plus élémentaires ». Il a eu un mot gentil pour la presse, les associations de lutte contre la corruption et, surtout, les victimes de l’attentat de 1989 du DC-10 d’UTA (170 morts, dont 142 Français) dont le « filet de voix » et le « récit des vies déchirées » ont ému jusqu’au parquet général.

Mais c’est Damien Brunet qui a sonné la charge. « C’est l’association de malfaiteurs qui irrigue ce dossier, a posé l’avocat général. Il y a une succession d’éléments, pour une communauté d’intérêts, qui se retrouvent téléologiquement dans la campagne de Nicolas Sarkozy. » Il n’est pas nécessaire que chacun soit informé de la totalité ou du détail pour caractériser l’infraction, ainsi que l’a admis la Cour de cassation. « Plus qu’une entente, l’association de malfaiteurs est une structure, que nul n’aurait eu l’audace de commettre seul », a-t-il expliqué.

Les « malfaiteurs » sont pour l’accusation vite identifiés : « Nicolas Sarkozy est l’ami de Brice Hortefeux, et a été l’ami de Thierry Gaubert », ces liens de fidélité ont été scellés dans des fonctions locales (à la mairie de Neuilly, dans les Hauts-de-Seine), puis nationales. Et les prises de distance de Nicolas Sarkozy avec l’intermédiaire Ziad Takieddine ou l’homme d’affaires Thierry Gaubert « n’ont été qu’apparentes », puisque Brice Hortefeux, l’ami fidèle, continuait à les fréquenter tous les deux.

L’exfiltration de Bechir Saleh

Nicolas Sarkozy, ministre, choisit ensuite comme directeur de cabinet, puis de campagne, enfin comme secrétaire général de l’Elysée, Claude Guéant – or, « le directeur de cabinet engage le ministre et le ministère », souligne Damien Brunet. Se créent alors des « cercles concentriques » autour de Nicolas Sarkozy, où sont aussi intégrés les « agents de corruption » que sont Ziad Takieddine, mort fin septembre 2025, et Alexandre Djouhri, qui s’effarouche qu’on puisse le qualifier d’affairiste.

Des personnages connus, insiste l’avocat général. « Le cercle le plus proche d’Edouard Balladur, dont Nicolas Sarkozy était porte-parole, a intégré Ziad Takieddine dans l’affaire de Karachi pour la campagne de 1995. » L’intermédiaire se retrouve encore en 2003 avec Brice Hortefeux et Claude Guéant pour négocier (en vain) un fabuleux contrat avec l’Arabie saoudite, puis les mêmes sont toujours présents dans les négociations avec la Libye. Nicolas Sarkozy a enfin assuré que la rencontre en 2006 avec Alexandre Djouhri, lors d’un déjeuner à l’hôtel Bristol, était un « acte fondateur ».

« Fondateur de quoi ? », s’est demandé cruellement le magistrat. Pas de la réconciliation avec Dominique de Villepin, à la veille de l’affaire Clearstream. « Fondateur de l’intégration de Djouhri dans l’association », pour le parquet général, « pour son bagou et son sens de l’entregent », lui qui rencontre à 59 reprises Claude Guéant en 2008 et 14 fois Nicolas Sarkozy, président de la République, de 2007 à 2011. Quatre témoignages auraient dû mettre la puce à l’oreille des magistrats, entre 2013 et 2018. Quatre personnes qui évoquaient le financement de la campagne et qui ont été ignorées ou mystérieusement cambriolées – « autant d’obstacles à l’administration de la preuve », conclut l’avocat général.

L’exfiltration de Bechir Saleh (en fuite, probablement à Dubaï), le grand argentier libyen soupçonné d’avoir versé des fonds pour la campagne du candidat Sarkozy, est un exemple frappant de l’entente, pour le parquet général. Le Libyen est sorti de Libye en 2011 avec la bénédiction de l’Elysée et la complicité d’Alexandre Djouhri (qui empoche en passant 2 millions d’euros), puis est reparti de France vers l’Afrique le 3 mai 2012, lorsque son pays délivre un mandat d’arrêt contre lui.

Le ministère de la justice – Rachida Dati était garde des sceaux à l’époque – mettra soixante-huit heures à valider le mandat d’arrêt, le temps que Bechir Saleh puisse s’enfuir, avec l’aide et sous le nom d’Alexandre Djouhri. Le chef du service de renseignement intérieur, Bernard Squarcini, en informe en direct Hugues Moutouh, le conseiller du ministre de l’intérieur, Claude Guéant… « L’association de malfaiteurs corrode le fonctionnement normal des institutions », observe sentencieusement Damien Brunet.

« Pacte de corruption »

Ce sont enfin les rencontres avec le beau-frère de Mouammar Kadhafi, Abdallah Senoussi, condamné par contumace en France, en 1999, à la réclusion criminelle à perpétuité pour son rôle dans l’attentat contre le DC-10, qui constituent les « actes préparatoires du pacte de corruption ». Ces rencontres clandestines de Claude Guéant, puis de Thierry Herzog, l’ami et avocat du président, enfin de Brice Hortefeux, ont été minutieusement préparées par Ziad Takieddine, à la demande d’Abdallah Senoussi. Dès le 6 septembre 2005, l’intermédiaire avait noté dans ses papiers que Nicolas Sarkozy se rendrait à Tripoli le 6 octobre suivant, alors que l’invitation des Libyens ne remonte qu’au 10 septembre.

« Que la rencontre avec Senoussi s’agisse d’une initiative de Claude Guéant ne résiste pas à l’analyse », a commenté l’avocat général, pas plus que le fait que ni son directeur de cabinet ni son ami Brice Hortefeux n’en aient parlé à Nicolas Sarkozy. Ces visites ont été minutieusement prévues par Ziad Takieddine, et c’est lui qui en a assuré la traduction. Les attestations de Claude Guéant, pendant l’audience du 26 avril, qui assure en avoir finalement rendu compte de façon « naturelle » et même « incontournable » à Nicolas Sarkozy – l’ancien chef de l’Etat le nie –, viennent pour le parquet général parachever la constitution de l’association de malfaiteurs.

L’entente serait ainsi composée de Thierry Gaubert, qui a touché 440 000 euros de fonds libyens, sortis en liquide, et qui a mis Brice Hortefeux, l’« homme de confiance fraternel » de Nicolas Sarkozy, en relation avec Ziad Takieddine ; Bechir Saleh, qui avait besoin d’être protégé de la colère du colonel Kadhafi ; Alexandre Djouhri, « qui vicie tout ce qui peut être vicié » ; Ziad Takieddine, qui a servi de « chambre de compensation occulte », avec ses « 77 comptes bancaires, ses 25 000 opérations entre 2001 et 2008, ses 47 millions d’euros de sorties et ses 60 millions d’entrées » ; Claude Guéant, enfin, qui a été pour l’avocat général la « plaque tournante » de l’association de malfaiteurs au service de Nicolas Sarkozy, « celui sans qui toutes ces rencontres et tous ces flux financiers n’auraient eu aucun intérêt ».

La suite du réquisitoire sur les autres infractions, la corruption, les détournements de fonds et le blanchiment imputables à l’ancien président aura lieu mardi. Puis seront abordés les autres éléments du dossier avant de réclamer les peines, mercredi en fin d’après-midi. Lundi, Nicolas Sarkozy n’a fait aucun commentaire.

[Source : Le Monde]