« L’éducation nationale, empêtrée dans une succession de réformes, peine à suivre le rythme des innovations numériques »
Dans une tribune au « Monde », l’ingénieur Philippe Bihouix appelle à ne s’appuyer sur le numérique dans le contexte scolaire uniquement lorsqu’il présente des avantages pédagogiques indéniables et éprouvés.
Nous vivons des temps étranges. D’un côté, les conséquences délétères de la numérisation de nos vies deviennent de plus en plus évidentes : épidémie de solitude, polarisation des débats, fatigue ou violence numérique pour les personnes et les démocraties – des « fake news » au déshabillage virtuel… De l’autre, les prophètes de la Silicon Valley, en Californie, prédisent une révolution sociétale et industrielle, une abondance pour tous, à base d’intelligence artificielle (IA) et de robotique.
Dans ce lot de promesses, le secteur de l’éducation n’est pas en reste. « L’intelligence est quelque chose de rare. Un bon médecin, un bon prof… Avec l’IA, au cours de la décennie à venir, tout cela deviendra gratuit, banal », assure Bill Gates. « Nos enfants auront des tuteurs virtuels, qui les instruiront de façon personnalisée sur n’importe quel sujet, dans toutes les langues, à leur rythme », lui répond le PDG d’OpenAI, Sam Altman.
Dans la course en avant technologique, semblable au syndrome de la Reine rouge dans Alice aux pays des merveilles, où il faut courir pour ne réussir qu’à faire du surplace et à ne pas être distancé, notre école républicaine tente de suivre le mouvement. De la lanterne magique – ancêtre lointain du logiciel PowerPoint –, à la fin du XIXe siècle, aux tablettes des collégiens, en passant par le cinéma, la radio, la télévision et les « machines à apprendre » électromécaniques, chaque médium a déclenché une nouvelle utopie « techno-pédagogique ».
Dix ans après le « grand plan numérique » de François Hollande, visant à équiper chaque élève et à numériser à marche forcée les enseignements, nous sommes bien loin des promesses officielles de l’époque, sur la pédagogie différenciée et innovante réduisant les inégalités, sur la motivation et la concentration accrues des élèves… Les inégalités ne se résorbent pas et les résultats décrochent, au point d’inquiéter les milieux économiques.
Empêtrée dans une succession de réformes administrativo-pédagogiques, l’éducation nationale peine – et, compte tenu de sa taille, il serait injuste de le lui reprocher – à suivre le rythme assourdissant des innovations techniques. Pendant ce temps-là, l’IA générative débarque, et les enseignants se retrouvent, dès le collège, à jouer aux gendarmes et aux voleurs.
Après avoir officié, des années durant, comme vérificateurs de copier-coller Wikipédia, ils doivent s’improviser coachs en prompts [requêtes adressées à une IA] et consacrer de précieuses heures à doter leurs élèves d’un minimum de littératie numérique pour que ceux-ci ne se transforment pas en platistes. Dès lors, comment conserver un minimum d’autorité en tant que dépositaire du savoir ? Comment transmettre, donner le goût de l’effort, faire naître la fierté du travail accompli ?
Si les promesses sont enterrées, les ennuis liés à la surexposition aux écrans, eux, sont bien présents. Parmi eux figurent les troubles visuels, les effets induits de la sédentarité (risques cardiovasculaires, diabète…), l’altération du sommeil, les troubles du développement neurologique et socioémotionnel, l’impact sur les relations interindividuelles, les risques pour la santé mentale, les addictions… Les tout-petits sont particulièrement fragiles. Pourtant, la numérisation se poursuit, y compris à la maternelle. Tout cela pour un résultat pédagogique moins bon.
Initiatives « semaines sans écrans »
L’analyse coûts-bénéfices devrait être facile à effectuer. Il est temps de passer de la techno-fascination au techno-discernement : ne mettre en œuvre le numérique que là où son avantage est indéniable et démontré, dénumériser ce qui peut l’être, au plus vite, démocratiquement, mais fermement.
La Suède, qui a longtemps fait figure de modèle en matière de numérisation de l’école, a fait le choix du retour des manuels scolaires ; suivons-la et allons plus loin, avec le cahier de textes papier et l’objectif « zéro outil numérique » au primaire et au collège. Couvre-feux et déconnexions numériques, initiatives « semaines sans écrans », initiation aux logiciels libres… Autant d’expérimentations, de signaux faibles d’une prise de conscience salvatrice un peu partout dans le monde.
Il y a un âge pour tout. On ne confie pas des voitures – outils certes répandus, pratiques et attirants, mais potentiellement dangereux pour soi-même et les autres – à des enfants. La Société française de pédiatrie, parmi d’autres sociétés savantes, recommande de bannir les écrans avant l’âge de 6 ans : il faut nous y tenir, de façon aussi stricte que pour d’autres fléaux sanitaires comme le tabagisme.
On ne réglera pas la crise de l’école, quasi civilisationnelle, en la dotant de béquilles numériques. On ne réduira pas les immenses risques générés par l’accélération digitale, pour ce qui fait de nous des humains et pour le bien-être collectif de nos sociétés, en se mettant la tête dans le sable – un mot dont la traduction latine, qu’on se le dise, est silicium.
[Source : Le Monde]