Vladimir Poutine reçu par Xi Jinping pour renforcer des liens profondément déséquilibrés

Lors de sa visite en Chine, mardi et mercredi, le président russe espère faire aboutir un projet de gazoduc à la faveur des conséquences de la guerre en Iran.

Mai 19, 2026 - 10:58
Vladimir Poutine reçu par Xi Jinping pour renforcer des liens profondément déséquilibrés
Le président chinois, Xi Jinping, et son homologue russe, Vladimir Poutine, à Pékin, le 2 septembre 2025. ALEXANDER KAZAKOV/SPUTNIK VIA REUTERS

Vladimir Poutine était attendu en Chine, mardi 19 mai, pour une visite officielle de quarante-huit heures destinée à « renforcer le partenariat global et la coopération stratégique ». Donald Trump vient à peine de quitter Pékin que le président russe s’y rend une semaine plus tard, comme s’il cherchait à se mettre dans la roue de son homologue américain. Pas du tout, a rappelé l’agence TASS, selon laquelle le choix de la date était lié avant tout au 25ᵉ anniversaire de la signature du traité de bon voisinage et d’amitié, un accord-clé signé entre les deux pays, en 2001, après des décennies de méfiance, de disputes frontalières et de rivalités.

Incidemment, ce voyage est quand même pour Moscou « une bonne occasion de partager des opinions sur les contacts que les Chinois ont eus avec les Américains », a fait savoir, vendredi, Dmitri Peskov, le porte-parole de la présidence russe. In fine, le chassé-croisé Trump-Poutine est un excellent lever de rideau, dans la mesure où il permet à Xi Jinping de se projeter en dirigeant mondial soucieux d’équilibre, tout en donnant au numéro un russe l’impression qu’il joue dans la cour des grands. Avant tout, il s’agit de montrer que leur « amitié éternelle » résiste aux chamboulements du monde.

D’où le poids, conséquent, de la délégation russe, composée de cinq vice-premiers ministres, huit ministres, le PDG de l’entreprise Rosneft, Igor Setchine, celui de Gazprom, Alexeï Miller, le magnat de l’aluminium Oleg Deripaska, des représentants de Rosatom et Roscosmos, le patron de Sberbank, German Gref, celui de la banque VTB, Andreï Kostine, et la gouverneure de la Banque centrale, Elvira Nabioullina.

La visite tombe à point nommé, la relation bilatérale étant à son zénith. Depuis l’invasion de l’Ukraine, en 2022, la Chine est devenue le principal partenaire commercial de la Russie sous sanctions occidentales, s’affirmant comme le plus gros acheteur de ses hydrocarbures. Renforcer le rôle de fournisseur fiable d’énergie de son pays auprès du partenaire chinois au moment où la fermeture du détroit d’Ormuz bouleverse les approvisionnements mondiaux en pétrole et en gaz naturel : tel est l’objectif du président russe.

Unique bouée de sauvetage

Une opportunité s’offre à lui. Voici des années qu’il plaide pour la construction de Force de Sibérie 2, un gazoduc de 7 000 kilomètres, censé relier la Chine aux sites d’extraction sibériens, via la Mongolie. Or, Pékin hésite, craignant une trop grande dépendance à un seul fournisseur, à rebours de sa politique de diversification des approvisionnements énergétiques.

M. Poutine ne désespère pas de convaincre Xi Jinping. « Nous sommes très proches d’un accord en vue d’une avancée très significative dans la coopération pétrolière et gazière. Si nous sommes en mesure de le finaliser lors de la visite, je serai très heureux », a-t-il déclaré, le 9 mai, à Moscou. La crise au Moyen-Orient fait le lit de la coopération énergétique russo-chinoise car, depuis la fermeture du détroit d’Ormuz, la fourniture de près d’un cinquième du gaz naturel liquéfié mondial est bloquée.

Dans ce contexte, la construction du nouveau gazoduc – le deuxième entre la Chine et la Russie puisque Force de Sibérie 1 est déjà en fonction – pourrait sembler plus attrayante pour Pékin. Pourtant, la direction chinoise n’évoque pas de façon explicite le chantier du gazoduc dans le plan quinquennal adopté en mars. Au contraire, l’accent est mis sur l’électrification du pays et la réduction progressive des combustibles fossiles importés.

Alexander Gabuev, directeur du centre américain Carnegie pour la Russie et l’Eurasie, s’attend malgré tout à la signature d’un accord définitif concernant le gazoduc. « On n’a jamais été aussi près. Reste uniquement à préciser les quantités que la Chine s’engagerait à acheter par an et le prêt que la Chine pourrait accorder à Moscou pour sa construction », explique-t-il. Jusqu’ici, la Chine n’était pas très encline à financer la réalisation du gazoduc, sous la forme d’un crédit préférentiel octroyé au partenaire russe, mais « Ormuz a changé ce calcul, en rehaussant l’attrait d’une telle source d’approvisionnement direct et sécurisé. A moins que Pékin ait intérêt à faire attendre les Russes pour leur imposer un prix plus bas encore », souligne le chercheur.

A bien des égards, la Russie, contrainte de vendre son pétrole et son gaz à prix cassés, est devenue l’otage d’une relation déséquilibrée. La Chine est désormais son unique bouée de sauvetage, représentant à elle seule 30 % des revenus russes à l’exportation et 40 % des importations, entre autres celles de biens technologiques destinés à alimenter la machine de guerre du Kremlin. « Dans l’iceberg qu’est cette relation bilatérale, le plus important est invisible et concerne la coopération technologique et militaire, la Russie partageant la technologie sophistiquée qu’il lui reste et son expérience du combat en Ukraine », rappelle M. Gabuev.

Rhétorique anti-occidentale

En revanche, les investissements chinois, tant attendus ces dernières années par le Kremlin, ne se sont jamais matérialisés. « Pour les Chinois, la Russie n’est pas une bonne destination pour investir à cause de la corruption et parce que les règles changent tout le temps. Il n’y avait déjà pas beaucoup d’investissements chinois avant la guerre [en Ukraine], et rien n’a changé dernièrement de ce point de vue. A quoi bon risquer sa mise quand on peut tout simplement faire du commerce ? », poursuit le chercheur.

L’empreinte commerciale de Moscou sur Pékin est quantité négligeable – 3 % des exportations, 5 % des importations en 2024 –, ce qui en fait un partenaire mineur, remplaçable au besoin. Autrement dit, les Chinois traitent Vladimir Poutine avec respect tout en le maintenant dans une relation de dépendance dont il ne peut plus se dégager. Cette vassalisation est vécue douloureusement par les patriotes russes. « Pékin ne peut plus traiter Moscou comme un partenaire junior », estimait Alexeï Martynov, un politologue pro-Kremlin, sur le site de Russia Today, le 16 mai. « Moscou a largement accepté la logique d’une profonde interdépendance stratégique. Pékin, en revanche, se comporte toujours comme s’il pouvait préserver un partenariat soigneusement géré dans lequel il reste le partenaire principal tout en minimisant ses propres obligations. Ce modèle a atteint ses limites », selon le politologue, qui mise sur une alliance plus équilibrée, faite pour redessiner les grands équilibres mondiaux.

En réalité, « la Russie, aujourd’hui, a peu à offrir de ce dont la Chine a besoin. La relation est très inégale et il est difficile de dire quelle est leur coopération réelle au-delà de leur rhétorique anti-occidentale », affirme James Crabtree, analyste invité au Conseil européen des affaires étrangères. Moscou, comme Pékin, considère l’Iran comme un partenaire crucial pour contrebalancer l’influence occidentale au Moyen-Orient. Vladimir Poutine met l’accent, pour sa part, sur l’existence d’un axe émergent Russie-Chine-Corée du Nord. Avec Pyongyang, il est vrai, la coopération militaire se renforce.

C’est ce qui est ressorti de la rencontre entre Kim Jong-un et Andreï Belooussov, le ministre de la défense russe, dans la capitale nord-coréenne le 27 avril. La rhétorique anti-occidentale y a été largement déployée. « Grâce à la lutte de l’armée populaire de Corée, l’aventurisme militaire et le désir hégémonique des Etats-Unis et de l’Occident ont été contrés », a martelé M. Belooussov, lors de l’inauguration d’un monument à la mémoire des Nord-Coréens morts pour la Russie sur le front ukrainien. Seule épine dans le pied de l’axe, « la Chine ne verrait pas d’un bon œil que Moscou finisse par aider la Corée du Nord à se doter de systèmes de propulsion pour des sous-marins nucléaires et de technologie de missiles de longue portée », fait valoir James Crabtree.

[Source : Le Monde]