A la poursuite du « diamant » bleu : des spéléologues explorent les réserves d’eaux souterraines des Pyrénées-Orientales
Dans ce département, très affecté par le changement climatique, les nappes du sous-sol sont précieuses. D’autant qu’elles alimentent des cours d’eau servant à l’irrigation. Pour mieux comprendre leur fonctionnement, des hydrospéléologues les visitent.
Y aurait-il un spectre dans la Tirounère ? A un peu plus de 60 mètres de profondeur, les flots bleutés de cette rivière souterraine virent soudainement au vert. Un vert très lumineux, qui tire sur le jaune, comme si une méduse étendait ses tentacules dans le courant. En une poignée de secondes, la coloration se répand dans les eaux alentour, puis disparaît avec elles dans les entrailles de la montagne. Point de surnaturel dans cette teinte éphémère : elle résulte d’une substance, la fluorescéine, déversée par trois hommes en baudrier et combinaison.
« Elle est partie tout de suite », tant le flux est rapide, se réjouit l’un de ces hydrospéléologues. Ces professionnels de l’entreprise Tétraèdre Sud, mandatés par les autorités locales, cherchent à mieux connaître le sous-sol calcaire de ce massif du Fenouillèdes, dans le nord des Pyrénées-Orientales. Dans une autre grotte, où la rivière se jette dans un lac bleu turquoise, ils ont placé une sonde. Elle détecte les pics de concentration du colorant répandu en amont. Ce jaugeage permet de mesurer le débit de la Tirounère – d’environ 1 400 litres par seconde, en ce début de mai.
L’information est précieuse pour comprendre les écoulements, un enjeu crucial dans ces terres méditerranéennes de plus en plus exposées aux sécheresses. « Pour l’instant, on n’en sait pas beaucoup sur cet énorme réseau aquifère », qui jaillit dans le fleuve Agly tout proche, observe l’hydrospéléologue Laurent Hermand, assis au milieu des roches. La lumière de son casque illumine, à ses pieds, un siphon dont on ne voit pas le fond. Le conduit de longueur inconnue – un plongeur l’a exploré sur une centaine de mètres – déglutit des eaux remontées des profondeurs.



Elles sont plus chaudes, de quelques degrés, que la température attendue ici. Un indice que cet or bleu vient des tréfonds de la montagne. Mais d’où exactement ? Quelles réserves ces roches et les pluies qui s’y infiltrent, sur une cinquantaine de kilomètres carrés de surface, peuvent-elles fournir au fleuve ? Ces questions se font de plus en plus pressantes, dans les Pyrénées-Orientales comme ailleurs dans le monde, à mesure que le changement climatique progresse et que l’eau se fait plus rare et sa gestion plus complexe.
Mystérieux karsts
L’alimentation des nappes dépend en effet de la géologie de chaque territoire : certaines sont isolées de la surface, d’autres encore sont très sensibles aux précipitations. « La prise de décisions efficaces et pérennes » requiert de « solides connaissances » sur leur fonctionnement, soulignait, en 2022, un rapport des Nations unies. « Pourtant, cette ressource naturelle reste mal comprise et, par conséquent, est sous-évaluée, mal gérée, voire gaspillée », alertait alors le document.
Quatre ans plus tard, dans beaucoup de pays, par exemple d’Afrique subsaharienne, les données existantes demeurent parcellaires. La France, de l’avis d’Elisabeth Lictevout, directrice du Centre international d’évaluation des ressources en eaux souterraines, a « un niveau de connaissance et de suivi parmi les meilleurs ». Y restent malgré tout « des zones qu’on ne connaît pas assez bien », estime la représentante de cet organisme rattaché à l’Unesco.
Les karsts – comme l’aquifère de la Tirounère, situé sur le flanc nord d’une énorme cuvette géologique – gardent ainsi plein de mystères. Leurs caractéristiques sont « extrêmement variables d’un point à un autre, note Jean-Christophe Maréchal, responsable d’une unité spécialisée au sein du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM). Ce sont des milieux qu’il est difficile d’appréhender et de comprendre, mais qui ont des ressources très importantes ».

Autant de masses d’eau primordiales pour cette portion du pourtour méditerranéen. Les Pyrénées-Orientales n’ont été soulagées qu’au début de 2026 de la sécheresse qui sévissait depuis près de trois ans – des restrictions d’usage de l’eau persistent sur une partie du département. C’est justement le stress hydrique qui a poussé le Syndicat mixte du bassin versant de l’Agly, la structure chargée de prendre soin du fleuve et de ses affluents, à étudier les eaux de la Tirounère, qui approvisionne les 1 700 habitants du village de Saint-Paul-de-Fenouillet, à quelques kilomètres de là.
A ce stade, il n’existe pas de nouveau projet d’exploitation de ce réservoir, indique Thomas Navarro, chargé de mission de l’établissement public. L’objectif du syndicat est ailleurs : « Nous voulons comprendre la relation entre le sous-sol et les eaux de surface », explique son président Théophile Martinez, maire d’un village plus en aval.
Les apports de la Tirounère sont en effet cruciaux pour l’Agly, lui-même très utilisé pour l’irrigation. Durant l’été 2025, ils ont permis au fleuve affaibli de continuer à cheminer sur sa partie amont, raconte M. Hermand. Sous terre, l’homme aux bottes maculées de boue a installé une station qui enregistre la hauteur de la rivière souterraine. Ses données, associées au calcul du débit du torrent englouti, permettront bientôt de connaître en continu l’état de l’écoulement.
« Rester prudent »
In fine, cela aidera à évaluer le volume qui transite dans l’entrelacs de galeries avant de rejoindre l’Agly. Au début des années 2000, le BRGM évoquait des « réserves significatives, supérieures à 11 millions de mètres cubes, ce qui confère à cet aquifère une valeur patrimoniale ». Le dispositif de mesures de Tétraèdre Sud scrute aussi la conductivité de l’eau, qui traduit la minéralisation du fluide et aiguille sur le parcours qu’il a emprunté dans le massif.
Le chemin pris par les humains s’avère tout aussi chaotique. Il faut s’engager dans une sorte de cheminée verticale que l’on appelle l’aven des Anarchistes, exploré par deux spéléologues il y a plusieurs décennies de cela. « Libre ! », crie-t-on lors de la descente après avoir changé de cordage. A défaut, le chahut de la rivière souterraine couvre la voix des visiteurs. « On sent que c’est l’eau qui choisit son chemin. Quand on ne l’a pas vu, je pense qu’on ne peut pas se le figurer, s’émerveille Fabien Levard, l’un des trois hydrospéléologues descendus là. C’est ici qu’on se rend compte que c’est un diamant. »

Les eaux de l’Agly et de ses canaux d’arrosage sont, il est vrai, convoitées comme une pierre précieuse. Plus en aval, pour éviter qu’elles ne se glissent dans d’autres failles du karst et afin de « sécuriser » vignes et vergers, la chambre d’agriculture aimerait, par exemple, qu’un adducteur – un tuyau – soit installé. Le projet suscite critiques et inquiétudes. Entre autres, celle que les réseaux karstiques de ce secteur, qui alimentent notamment en eau douce les lagunes, ne s’assèchent. « Il faut rester prudent quant aux conséquences hydrogéologiques et aux éventuels conflits d’usage », prévient M. Hermand.
Dans ce bassin aux premières loges du dérèglement climatique, des interrogations restent en suspens, à commencer par celle de l’état de l’Agly à l’avenir. Pour l’heure, son débit revigoré prête à un certain optimisme. Au-dessus de la rivière souterraine, les parois de la cavité restent brunies de coulées d’argile. Elles témoignent des trombes d’eau ayant envahi le karst au début de l’année ; la montagne a recraché le surplus par des fissures d’ordinaire vides. Ses reliefs ont désormais séché – à la sortie des grottes, le parfum du thym sauvage succède aux effluves humides du sous-sol.
[Source : Le Monde]