L’effondrement des récifs coralliens en mer des Caraïbes, victimes du changement climatique
Une étude a mis en évidence la disparition de 48 % des coraux dans les Caraïbes entre 1980 et 2024. En Martinique, les trois quarts de ces colonies d’animaux marins ont été anéanties en deux ans, après deux épisodes consécutifs de blanchissement.
De grosses bulles d’air, venues des profondeurs, surgissent des flots indigo de la mer des Caraïbes. « Ils ne vont plus tarder », dit Philippe Thélamon, agent du service opération du Parc naturel marin de Martinique (PNMM), à bord du bateau de l’Office français de la biodiversité qu’il pilote en ce samedi matin de la fin janvier. Trois plongeurs émergent peu après, se hissent à bord de l’embarcation et placent leur butin dans une glacière : des éprouvettes contenant des organismes marins prélevés aux abords de la caye d’Olbian, haut-fond rocheux prisé des adeptes de plongée sous-marine, non loin du rocher du Diamant, îlot volcanique à l’allure inhospitalière, emblématique du sud de la Martinique.
« Nous avons recueilli 13 échantillons d’éponges appartenant à six espèces différentes », dit Thierry Pérez, directeur de recherche au CNRS. Parmi les spécimens collectés, « il y a peut-être deux nouvelles espèces », espère-t-il. L’affable chercheur, spécialiste en écologie marine à l’université d’Aix-Marseille, conduit une équipe d’une douzaine de spécialistes sur l’île des Antilles dans le cadre du programme Atlasea. Objectif de ce projet copiloté par le CNRS : séquencer le génome de 4 500 espèces végétales et animales présentes dans les eaux territoriales françaises d’ici à 2030,dont une partie est d’ores et déjà menacée par le réchauffement climatique.
Durant sa mission de deux semaines en Martinique, l’équipe de chercheurs ambitionne de prélever, en différents points de l’île, quelque 160 échantillons d’éponges ainsi que 20 spécimens de cnidaires, la famille d’animaux marins à laquelle appartiennent les coraux, méduses et anémones de mer. « A la Martinique, il suffit de plonger pour trouver de nouvelles espèces », assure M. Pérez, qui recense quelque 280 types d’éponges autour de l’île, et « au moins le double »à découvrir, sur 9 000 espèces répertoriées dans le monde.
Mais cette exceptionnelle biodiversité est en danger : depuis le dernier séjour du chercheur marseillais sur l’île, il y a huit ans, certaines espèces emblématiques, appartenant au genre Oscarella, « sont beaucoup moins abondantes et ont même disparu de certains sites », s’inquiète-t-il.
« Les algues deviennent prépondérantes »
Les écosystèmes étudiés par les chercheurs contiennent non seulement des éponges, mais aussi « des coraux et d’autres organismes », explique le biologiste Guillaume Tollu au laboratoire installé par l’équipe de Thierry Pérez dans un gîte de Grande Anse. Du point de vue de ce spécialiste des milieux marins à Impact Mer, bureau d’études installé en Martinique, les signes de la détérioration de ces milieux se multiplient : « Les algues deviennent prépondérantes sur les communautés coralliennes », constate M. Tollu.
En effet, victimes de deux années consécutives de blanchissement intense, les colonies de coraux se sont effondrées dans les eaux martiniquaises. « Entre 2023 et 2025, on a 78 % de pertes totales de colonies vivantes », déplore Jessica Crillon, chargée de mission au PNMM. Ces résultats s’appuient sur des suivis réguliers effectués sur 12 sites – dont la caye d’Olbian – constituant un « échantillon représentatif » des écosystèmes marins autour de l’île, assure l’ingénieure.
« En 2023 et 2024, la température de l’eau a été très élevée, jusqu’à 31 °C. Or à partir de 29 °C, le stress commence pour les coraux », résume-t-elle. Sous l’effet de la chaleur, les polypes expulsent l’algue microscopique avec laquelle ils vivent en symbiose. La colonie blanchit et dépérit si les conditions restent défavorables. Ces animaux marins « n’ont pas eu le temps de se remettre du premier épisode de blanchissement avant le début de l’épisode suivant », déplore Mme Crillon. D’où la « mortalité explosive » qui a anéanti plus des trois quarts des coraux de Martinique en seulement deux ans.
Ce phénomène massif s’inscrit dans une tendance observée sur quatre décennies dans toute la région. « La couverture en coraux durs a diminué de 48 % entre 1980 et 2024 » en mer des Caraïbes, alertait le réseau global de surveillance des récifs coralliens (Global Coral Reef Monitoring Network, GCRMN), dans une étude dont les conclusions ont été publiées le 9 décembre 2025. Les récifs coralliens de la région caribéenne s’étendent sur 24 230 kilomètres carrés dans les eaux de 44 pays et territoires, ce qui représente 9,7 % de la surface totale des coraux dans le monde, précise ce rapport.
« Absence de politiques de conservation »
Les causes de cette évolution sont multiples. L’étude recense d’abord les facteurs climatiques : la hausse de température de la surface de la mer, qui a augmenté en moyenne de 1,07 °C en quarante ans, mais aussi la récurrence de vagues de chaleur marines « anormalement élevées et prolongées », ainsi que la multiplication des ouragans intenses, qui endommagent les récifs, souligne ce réseau international de chercheurs et d’organisations scientifiques.
Mais les coraux des Caraïbes pâtissent aussi de la baisse de la qualité de l’eau, avec des « apports en nutriments et en sédiments provenant de l’agriculture et du développement côtier » en hausse, la pollution chimique et plastique ainsi que « l’expansion du trafic maritime, notamment le transport de marchandises et les croisières », ajoute le GCRMN. Les récifs coralliens se dégradent également sous l’effet des maladies, de la prolifération d’espèces envahissantes et de la surpêche de poissons, de mollusques et de langoustes.
Afin de freiner le déclin des récifs coralliens des Caraïbes, la structure préconise « une action coordonnée » dans plusieurs domaines : à commencer par la « réduction des menaces locales et mondiales », une meilleure gestion des zones protégées, l’amélioration des programmes de suivi et l’intensification des efforts de restauration.
« On est dans une dynamique qui tend vers la disparition des récifs coralliens », se désole Jean-Philippe Maréchal, chercheur en écologie marine et tropicale à l’université des Antilles et membre du comité de pilotage du GCRMN Caraïbes. L’universitaire dénonce « l’absence de politiques de conservation, en Martinique », de ces écosystèmes pourtant vitaux, puisque les récifs protègent les côtes et servent d’habitat aux poissons.
Du point de vue de cet expert, les solutions sont « complexes à mettre en œuvre », mais faisables. D’abord sur terre, avec les outils réglementaires et la sensibilisation du public, mais aussi en mer : « On ne peut pas restaurer un récif dans sa globalité, mais on peut enclencher des processus naturels de résilience », espère M. Maréchal. L’expert prône notamment des actions de restauration des colonies, notamment par la technique du « bouturage du corail » en laboratoire, mais aussi de restaurer certaines fonctionnalités de l’écosystème, notamment en « limitant les captures de poissons herbivores » et en « repeuplant les récifs avec des oursins » – décimés par une épidémie – afin de limiter la prolifération des algues.
[Source: Le Monde]