Entre amis ou en afterwork, la pétanque séduit une nouvelle génération : « C’est un sport “à la cool” »
Réservée autrefois à un cercle d’initiés et rangée parmi les loisirs de retraités, la pétanque connaît un net rajeunissement, notamment grâce à des espaces hybrides, à mi-chemin entre bar de quartier, terrasse estivale et terrain de jeu.
Sous les platanes, le gravier crisse. Les boules s’entrechoquent, les verres tintent, et les éclats de rire couvrent parfois le bruit sec d’un carreau bien placé. A Lyon, La Guinguette du 7 a relancé sa saison il y a quelques semaines. Tables en bois, guirlandes lumineuses, tapas à partager, et quatre terrains de pétanque ombragés en libre accès.
En 2025, Sabine Celton et Louis Morin, un couple de trentenaires, ont transformé cet ancien bar de quartier du 7e arrondissement en une guinguette consacrée à la pétanque. Une manière de réinventer un héritage local dans une version plus ouverte. « Le lieu avait été, il y a longtemps, un club de boulistes », raconte Louis Morin. Réservé autrefois à un cercle d’initiés, il accueille aujourd’hui, d’avril à octobre, près de 200 personnes par jour, du mardi au dimanche.
« C’est hyper convivial », s’enthousiasme Julien Crémy, 31 ans, habitué des lieux. L’autoentrepreneur vient une ou deux fois par semaine pour « taquiner le cochonnet » avec des amis, mais seul aussi, au gré de son emploi du temps : « L’avantage, c’est qu’on trouve toujours des partenaires, même en plein après-midi. Il suffit d’arriver avec ses boules. » En ce moment, il fait équipe avec un retraité rencontré sur place.
Longtemps rangée dans l’imaginaire des vacances dans le Midi ou des loisirs de personnes âgées, la pétanque connaît aujourd’hui un net rajeunissement. Une nouvelle génération la découvre, dans des lieux remis, eux aussi, au goût du jour. Dans ces espaces hybrides, à mi-chemin entre bar de quartier, terrasse estivale et terrain de jeu, les boules métalliques se pratiquent de manière festive.
« On discute, on boit un verre, on rit »
A Toulouse, la même formule fait le plein. Installée sur l’esplanade Alain-Savary, à deux pas du Jardin des plantes, La Pétanque des copains mise également sur cette alliance entre boules et tablées, et entame sa sixième saison en juin. « C’est un sport “à la cool”, résume Lucas Cestan, coassocié. On discute, on boit un verre, on rit, tout en jouant. A la guinguette, les gens ont un peu l’impression d’être dans leur jardin ou sur leur terrasse. »
Sur les berges, dans les friches urbaines ou au cœur des villes, ce tandem estival séduit par ses promesses de plein air, de convivialité et de simplicité. Rien de nouveau pourtant. Jeu de boules et café-restaurant font depuis longtemps équipe. L’histoire retient qu’en 1907, à La Ciotat (Bouches-du-Rhône), les frères Joseph et Ernest Pitiot, propriétaires d’un café et d’un boulodrome, adaptent le jeu provençal, aussi appelé la « longue », pour leur ami Jules Hugues, dit « Lenoir », ancien champion de cette discipline, perclus de rhumatismes. Fini les courses d’élan et les sauts avant le lancer, la partie se joue désormais les pieds « tanqués », ancrés au sol, sur un terrain réduit. La « pétanque » – du provençal pè (« pied ») et tanca (« planté ») – est née.
Pour Valérie Feschet, enseignante-chercheuse en anthropologie à Aix-Marseille Université, qui a travaillé sur les usages socioculturels de la pétanque, l’évolution actuelle s’inscrit dans l’histoire même du jeu. « C’est un sport d’adaptation, inventé pour permettre à quelqu’un de continuer à jouer malgré ses limites physiques. Dès l’origine, il repose sur l’accessibilité, sur l’idée que chacun peut entrer dans la partie. Cette souplesse explique sa longévité, mais aussi sa capacité à se réinventer aujourd’hui auprès de publics plus jeunes et plus mixtes. »

Les chiffres confirment cet élan. En 2025, la Fédération française de pétanque et de jeu provençal recense 310 000 licenciés, un record. Près de la moitié ont entre 18 et 60 ans. Les femmes (67 000 licenciées) et les moins de 18 ans (18 000) progressent également. Mais la véritable dynamique se joue surtout hors du cadre fédéral. Dans les guinguettes, hôtels ou festivals, la pétanque s’invite dans les programmations estivales et dans les animations et séminaires d’entreprise. Les pratiquants occasionnels, eux, se comptent en millions.
Sa simplicité séduit une génération en quête de sociabilité sans contrainte. Quelques boules, un bout de terrain, et la partie commence. Les équipes se forment à la volée, entre amis ou inconnus. On adapte les règles au nombre de joueurs (de deux à six), on improvise des mini-tournois, on joue en tongs, en talons ou en baskets. L’essentiel est de partager un bon moment.
Le fabricant historique Obut observe de près ce virage. L’entreprise produit chaque année entre 1,8 million et 2 millions de boules de sport de loisir ou homologuées pour la compétition, dans son usine de Saint-Bonnet-le-Château, dans la Loire. « La gamme loisir représente désormais une part croissante de notre activité (40 %), avec une demande pour des produits plus personnalisés », souligne Pauline Massard, directrice marketing et commerciale de cette entreprise familiale fondée en 1955, leader mondial du secteur. Pour accompagner cette évolution, Obut développe des boules personnalisées : gravées d’un prénom, ornées de motifs cheyennes inspirés de l’art du tatouage ou de carpes koï, ou encore de licornes ou de planètes. Jusqu’aux boules souples et pailletées, pensées pour une pratique en intérieur.
La pétanque gagne aussi du terrain sur les réseaux sociaux – une génération transforme ses parties en contenu, ses tournois en événements et ses joueurs en figures à suivre –, et elle a désormais ses influenceurs. Parmi eux, Tanguy Penin, 27 ans, ancien caviste aux 500 000 abonnés, toutes plateformes réunies. Le jeune homme sillonne le monde pour promouvoir la pétanque freestyle, version spectaculaire du jeu faite de défis et de figures acrobatiques. Ses vidéos cumulent plus d’un milliard de vues. On est loin de la pétanque « pépère » au pastis. Mais la question reste toujours la même : « Tu tires ou tu pointes ? »
[Source: Le Monde]