Au Mali, les djihadistes du GSIM exercent une pression sans précédent sur la junte

Bamako est asphyxiée par le blocus économique du Groupe de soutien de l’islam et des musulmans, en cours depuis le début de septembre. Le mouvement ne semble toutefois pas prêt, dans l’immédiat, à s’emparer du pouvoir dans la capitale.

Nov 16, 2025 - 05:57
Au Mali, les djihadistes du GSIM exercent une pression sans précédent sur la junte
Motards et automobilistes font la queue dans une station-service de Bamako pour récupérer de l’essence, le 7 octobre 2025. - / AFP

Leur progression semble implacable, fruit d’une stratégie mûrement réfléchie et patiemment mise en œuvre. Ni les militaires français en leur temps ni la junte souverainiste et ses supplétifs russes ne sont parvenus à la stopper. Douze ans après l’opération « Serval », et cinq après le coup d’Etat du général Assimi Goïta, les djihadistes du Groupe de soutien de l’islam et des musulmans (GSIM), la filiale sahélienne d’Al-Qaida, n’ont jamais exercé une telle pression sur Bamako.

Ces derniers mois, ils mènent, en plus de leurs opérations armées, un djihad économique visant à asphyxier la capitale et ses plus de trois millions d’habitants. Après avoir ciblé la région occidentale de Kayes, poumon économique du Mali, ils appliquent, depuis le début de septembre, un blocus sur les importations de carburant en s’attaquant aux camions-citernes en provenance des pays voisins, en particulier du Sénégal et de Côte d’Ivoire.

Selon les estimations, seules 200 à 300 citernes parviennent à rallier Bamako chaque semaine, contre près de 1 200 avant le blocus. Bien qu’elle se soit quelque peu améliorée ces derniers jours, grâce à l’arrivée de nouveaux convois sous escorte militaire, la situation reste précaire. Les stations-service bamakoises demeurent majoritairement à sec et soumises à de longues files d’attente, le marché noir est florissant, l’économie tourne au ralenti et des signes de grogne populaire sont perceptibles.

Les autres grandes villes du sud et du centre du Mali ne sont pas épargnées, telles Mopti, dépourvue d’électricité depuis plus d’un mois, ou Ségou, également durement touchée par la pénurie de carburant. Le GSIM maintient, par ailleurs, sa pression militaire sur l’ensemble du territoire. Le 7 novembre, les combattants ont attaqué le camp de l’armée à Soumpi, près de Tombouctou, où ils ont affirmé avoir tué 48 soldats.

Un pouvoir islamo-compatible

La pression djihadiste est telle que certains en viennent à prédire à Bamako le sort de Kaboul ou de Damas, respectivement prises par les talibans, en 2021, et par le groupe Hayat Tahrir Al-Cham, en décembre 2024. De fait, l’état-major du GSIM et son chef, Iyad Ag Ghali, ancien rebelle touareg devenu le djihadiste le plus recherché du Sahel, ont attentivement suivi le renversement du président syrien Bachar Al-Assad par Ahmed Al-Charaa, passé en quelques années d’émir local d’Al-Qaida à chef d’Etat reçu au Kremlin et à la Maison Blanche.

Pour autant, la plupart des connaisseurs de la région estiment peu probable, pour l’instant, une offensive du GSIM sur Bamako. Parce qu’il n’aurait ni les capacités militaires pour prendre la ville ni, surtout, l’assise politique et sociale suffisante pour l’administrer. Le groupe djihadiste chercherait plutôt à faire tomber la junte du général Goïta afin d’installer un nouveau pouvoir islamo-compatible.

« Beaucoup de gens spéculent sur le fait que le GSIM ne pourrait, voire ne voudrait pas, entrer dans Bamako. Mais si l’armée et ce qui reste de l’Etat s’effondraient, tout deviendrait possible », met en garde, sous le couvert de l’anonymat, un ancien ministre, qui rappelle le précédent de 2012, lorsque plusieurs groupes djihadistes, comptant dans leurs rangs certains cadres actuels du GSIM, avaient conquis sans difficulté puis administré pendant neuf mois le nord du Mali.

Le souvenir de cette période noire, durant laquelle les contrevenants à la charia étaient brutalement punis, laisse un souvenir douloureux à beaucoup de Maliens. Une décennie plus tard, le GSIM tâche de lisser son image. Face à une junte et à des paramilitaires russes auteurs de nombreuses exactions, il tente de se présenter en défenseur des populations, garant de l’ordre social et sécuritaire dans les zones où il est implanté.

« Abolir » la laïcité

Une posture qui ne l’empêche pas de dicter sa loi de force ou d’exécuter ceux, y compris civils, qu’il considère être des adversaires. Il a, par ailleurs, commencé des discussions avec le Front de libération de l’Azawad (FLA), la rébellion à dominante touareg qui réclame l’indépendance du nord du Mali, en vue d’un éventuel rapprochement – et réfléchirait, pour y parvenir, à retirer son allégeance à Al-Qaida et à se concentrer sur un agenda exclusivement malien.

« Iyad Ag Ghali est un stratège qui manœuvre depuis des années en vue d’un objectif : refonder l’Etat malien et abolir sa laïcité. Il est aussi parfaitement conscient qu’il ne pourra y parvenir seul et qu’il lui faudra pour cela constituer des alliances », affirme l’un de ses anciens compagnons de route, qui l’a bien connu. Potentiellement avec le FLA, donc, mais surtout avec des acteurs politiques à Bamako qui ont, comme lui, la junte pour ennemie.

Le nom de Mahmoud Dicko, influent imam conservateur exilé à Alger depuis 2023, réputé consensuel et qu’il a connu par le passé, revient souvent. Les réseaux wahhabites qui lui sont proches, influents et bien structurés dans la capitale, soutiendraient sans doute un pouvoir donnant plus d’importance à la religion. « Tous ces gens peuvent se mettre autour d’une table et trouver des points d’entente. Aujourd’hui, les conditions sont réunies pour qu’ils se rapprochent », poursuit l’ancien ministre précité.

Sur le terrain, le GSIM continue à tisser lentement sa toile autour de Bamako. Après avoir étendu sa zone d’influence de ses bases originelles du Nord vers le centre du Mali, à partir de 2015, il est désormais présent dans l’ouest et le sud du pays, avec des embuscades parfois signalées à quelques dizaines de kilomètres seulement de la capitale.

Signe de son expansion territoriale, plusieurs communautés sont représentées dans ses rangs. On y retrouve des Touareg ou des Arabes du Nord, mais aussi des Peuls – dont le principal lieutenant d’Iyad Ag Ghali, Amadou Koufa – ou des Bambaras, comme Nabi Diarra, l’un des porte-parole et une figure montante du groupe djihadiste. Imposant déjà la charia dans des localités du Nord et du Centre, le GSIM fait dorénavant de même dans certaines zones du Sud. Il prélève aussi des taxes sur certains axes routiers, où il exige des femmes qu’elles soient intégralement voilées et séparées des hommes pour voyager.

La filiale sahélienne d’Al-Qaida s’est, par ailleurs, constitué un important trésor de guerre. Selon des sources concordantes interrogées par Le Monde, elle a obtenu une rançon record d’environ 50 millions de dollars (43 millions d’euros) en échange de la libération, le 29 octobre, d’un membre de la famille régnante Al-Maktoum de Dubaï, qu’elle avait enlevé le 23 septembre. De quoi recruter, équiper et payer de nouveaux combattants.

« Faire craquer les autorités militaires »

En attendant, des renforts ont été rappelés du Burkina Faso pour aider le groupe à tenir son blocus sur la capitale malienne, où certains de ses membres parviennent à s’infiltrer – comme l’a montré le double attentat meurtrier du 17 septembre 2024 contre l’aéroport et une école de gendarmerie, qui avait fait au moins 70 morts.

En imposant son blocus sur le carburant à Bamako, le GSIM poursuit sa tactique d’étirement du dispositif de l’armée malienne, la contraignant à déployer des moyens importants dans le sud du pays, tout en devant rester opérationnelle dans le nord et le centre. « Les djihadistes cherchent le point de rupture pour faire craquer les autorités militaires », estime Jean-Hervé Jézéquel, spécialiste du Sahel à l’International Crisis Group.

Une attaque de grande envergure contre un site stratégique, pour semer la panique et fragiliser encore la junte, ne serait donc pas à exclure. L’aéroport de Bamako a notamment été identifié par les services de renseignement américains comme une cible potentielle, conduisant le 28 octobre leurs autorités – imitées depuis par d’autres pays occidentaux, dont la France – à exhorter leurs ressortissants à « quitter immédiatement » le Mali.

Malgré sa résilience et sa capacité à surmonter les crises successives depuis 2020, la junte du général Goïta paraît, cette fois, acculée. « Les tensions sont croissantes dans l’armée. Si le blocus persiste, ça va provoquer des remous », prédit un officier, sous le couvert de l’anonymat. Les alliés russes, sous leur bannière d’Africa Corps, qui a succédé à Wagner, sont relativement discrets et n’ont pas permis de briser le blocus djihadiste.

A couteaux tirés avec son puissant voisin algérien, qu’il accuse de soutenir en sous-main le GSIM, isolé sur le plan régional, le Mali n’a guère plus que le Burkina Faso et le Niger, avec lesquels il forme l’Alliance des Etats du Sahel, sur lesquels compter. La Commission de l’Union africaine a quant à elle estimé, le 9 novembre, que la « détérioration rapide de la situation sécuritaire » est suffisamment préoccupante pour en appeler à « une action internationale urgente ».

[Source: Le Monde]