Tunisie : « Kaïs Saïed sera rattrapé par la réalité sociale du pays »

Alors que le chef de l’Etat accentue sa dérive autoritaire, Hichem Mechichi, ancien chef de gouvernement, estime que le président de la République n’est pas insensible aux pressions internationales malgré son discours souverainiste.

Déc 4, 2025 - 11:29
Tunisie : « Kaïs Saïed sera rattrapé par la réalité sociale du pays »
Manifestation contre le président tunisien, Kaïs Saïed, l’accusant de renforcer son pouvoir en utilisant le système judiciaire et la police, à Tunis, le 22 novembre 2025. JIHED ABIDELLAOUI / REUTERS

Hichem Mechichi a été chef du gouvernement tunisien (de septembre 2020 à juillet 2021) sous la présidence de Kaïs Saïed après avoir été ministre de l’intérieur (de février à septembre 2020). Démis de ses fonctions le 25 juillet 2021 à la suite du coup de force du chef de l’Etat qui s’est alors arrogé tous les pouvoirs, il est aujourd’hui exilé en France d’où il critique la dérive autoritaire du régime.

La relation entre l’Union européenne et la Tunisie vient de connaître une période de crispation avec la convocation par le président Kaïs Saïed de l’ambassadeur de l’UE à Tunis sur fond de procès d’opposants. Comment expliquer cette tension ?

En fait, M. Saïed n’est pas insensible à la pression internationale contrairement à ce qu’il prétend. Car il perçoit toute critique venant de l’étranger comme mettant en cause son statut de chef d’Etat. Cela a été le cas avec le vote, le 27 novembre, de la résolution du Parlement européen protestant contre la détention de Sonia Dahmani, qui a été aussitôt libérée. Ce n’est pas un hasard.

La résolution du Parlement a touché Kaïs Saïed. L’ambassadeur de l’UE a été convoqué précisément pour anticiper la critique selon laquelle il aurait cédé à des pressions internationales. Il a donc organisé une petite scène médiatique durant laquelle il a brandi le thème de la souveraineté nationale.

La succession de procès à caractère politique visant les voix dissonantes expose la brutalité du pouvoir de Kaïs Saïed. Au-delà de cette apparence, présente-t-il des signes de fragilité ?

Sa principale fragilité, c’est le manque de réalisation concrète. Kaïs Saïed, c’est surtout une voix, du verbe, un son. Mais, sur le terrain, il n’y a rien. Au bout du compte, il sera rattrapé par la réalité économique, la réalité sociale du pays. Les manifestations contre la pollution chimique à Gabès sont un signe. Face à cela, le président déclame des poèmes en arabe classique. La vérité, c’est que la Tunisie s’est isolée sous Kaïs Saïed.

L’ancien régime de Zine El-Abidine Ben Ali, bien que critiqué pour ses pratiques dictatoriales, avait quand même maintenu le lien avec l’Europe et les Etats-Unis. Là, on a l’impression que Kaïs Saïed a rompu avec les partenaires traditionnels de la Tunisie. C’est en tout cas l’image que renvoie la récente convocation de l’ambassadeur de l’UE. Les Tunisiens ne sont pas habitués à ce qu’on traite diplomatiquement nos partenaires étrangers de manière aussi brutale. Et, au même moment, Kaïs Saied noue des relations douteuses avec le régime iranien.

L’Europe a pour l’instant plutôt ménagé Kaïs Saïed car il joue le jeu du contrôle des flux migratoires au départ de la Tunisie…

Oui, mais combien de temps cela va encore durer ? Les Européens doivent aussi comprendre que ce président qu’ils considèrent comme une garantie contre les flux migratoires peut, du jour au lendemain, chuter parce qu’il manque terriblement de légitimité, de réalisations. Les responsables au sein de l’UE qui misent sur Kaïs Saïed comme le gendarme de la Méditerranée font-ils bien de parier sur lui ?

Vous avez évoqué le risque d’une revanche du social. Mais, pour l’instant, il y a une fracture persistante entre l’élite, disons libérale, et le reste de la population tunisienne qui adhère plus ou moins au populisme souverainiste du chef de l’Etat. Comment les démocrates peuvent-ils sortir de leur isolement ?

En fait, il ne reste quasiment plus d’opposition en Tunisie. Tous ses leaders sont persécutés ou ont été emprisonnés. Quant à l’opposition exilée à l’étranger, elle n’arrive pas encore à façonner une alternative face à Kaïs Saïed. Son problème, c’est qu’on a dressé d’elle un portrait très négatif. Il y a tout un discours de M. Saïed et de la machine de propagande autour de lui dénigrant les opposants comme vendus à l’étranger, coupables de la ruine du pays durant la période 2011-2021, inféodés aux lobbys sionistes ou ce genre de fantasmes. Or cela porte auprès d’une partie de l’opinion publique. L’opposition a du mal à s’arracher à cette image négative. Pour autant, est-ce que la population est satisfaite de ce que Kaïs Saïed lui offre ?

[Source: Le Monde]