En Antarctique, un sanctuaire inauguré pour conserver les archives glaciaires de la planète à − 52 °C
Des scientifiques français, italiens et suisses ont creusé une cave dans l’Antarctique pour y stocker des carottages des glaciers de montagne, menacés de disparition par le réchauffement climatique, et conserver les informations cruciales qu’ils renferment.
La petite porte de bois semble presque incongrue, surmontée d’épaisses couches de neige compacte et entourée de blanc à perte de vue. Elle ouvre sur une cave creusée dans la glace, longue de 35 mètres, large et haute de 5 mètres.
La grotte se situe au cœur de l’Antarctique, tout près de la station de recherche franco-italienne Concordia. C’est là, dans ce frigo naturel où la température se maintient à − 52 °C toute l’année, que les scientifiques viennent d’inaugurer le premier sanctuaire mondial des archives glaciaires. Objectif : préserver pour les générations futures un patrimoine inestimable mais en voie de disparition, celui des glaciers de montagnes.
Ce projet, lancé en 2015 et baptisé « Ice Memory », est mené par sept institutions scientifiques françaises – dont le CNRS –, italiennes et suisses. « Ce sanctuaire est l’une des installations scientifiques de conservation les plus innovantes et les plus isolées jamais construites », signale l’Ice Memory Foundation, à l’origine de l’initiative. Les glaces y seront préservées, sur le long terme, de toute contamination, panne, erreur humaine ou conflit.
Cylindres de 1,7 tonne
Emmitouflés dans des combinaisons bleues et rouges, une quinzaine de chercheurs et de techniciens y ont déposé des caisses renfermant deux premières carottes de glace, mercredi 14 janvier, lors d’un événement retransmis en direct depuis le pôle Sud. Ces cylindres pesant 1,7 tonne avaient été forés dans les Alpes, dans le massif du Mont-Blanc, en France, en 2016 et au Grand Combin, en Suisse, en 2025. Ils ont traversé pendant deux mois la Méditerranée, l’Atlantique, le Pacifique puis l’océan Austral à bord d’un brise-glace, avant d’être convoyés par avion jusqu’à Concordia, située à 3 200 mètres d’altitude, sur le plateau antarctique.
Huit autres échantillons, récupérés dans les Andes boliviennes, au Tadjikistan, au Svalbard (Norvège) ou sur le Kilimandjaro (Tanzanie), devraient rejoindre le continent blanc dans les prochaines années. Un carottage russe avait également été réalisé avant la guerre en Ukraine, en 2018, mais son acheminement s’avère désormais compromis. L’Ice Memory Foundation projette de procéder à dix autres carottages dans les dix prochaines années, sur des glaciers menacés en Chine, aux Etats-Unis ou en Amérique du Sud, et appelle les pays volontaires à organiser et à soutenir de nouvelles campagnes de forage.

Si ces échantillons sont cruciaux, c’est qu’ils renferment la « mémoire climatique et environnementale de la planète », ont rappelé les scientifiques. Les couches de glace qui s’accumulent sur les géants blancs piègent des particules d’air et diverses poussières ou aérosols. Leur analyse, ainsi que celle des molécules d’eau, permet de retracer la composition de l’atmosphère du passé, qu’il s’agisse des températures, des précipitations et sécheresses, des feux de forêt ou des polluants. Plus les chercheurs creusent en profondeur, plus ils peuvent remonter dans le temps, jusqu’à plus d’un million d’années. Des informations primordiales pour comprendre les évolutions du climat passé et anticiper celles du futur.
Les glaciers ont perdu 9 000 milliards de tonnes de glace
Mais les glaciers reculent sur tous les continents sous l’effet du réchauffement climatique d’origine humaine. Depuis 1975, ils ont perdu plus de 9 000 milliards de tonnes de glace, « l’équivalent d’un bloc de glace de la taille de l’Allemagne et d’une épaisseur de 25 mètres », a comparé Celeste Saulo, la secrétaire générale de l’Organisation météorologique mondiale (OMM). La plupart de ces colosses auront disparu à la fin du siècle, en raison de l’accumulation des gaz à effet de serre dans l’atmosphère.
« Nous sommes engagés dans une course contre la montre pour sauver cet héritage avant qu’il ne disparaisse à jamais », rappelle Carlo Barbante, vice-président de l’Ice Memory Foundation et professeur à l’université Ca’Foscari de Venise. Ces échantillons pourront être analysés par les prochaines générations de chercheurs grâce à des technologies qui n’existent pas encore, de quoi livrer de nouvelles informations. Le projet a pour l’instant coûté10 millions d’euros, financés par des fonds publics (universités) et des organisations philanthropiques, comme la Fondation Prince Albert II de Monaco ; ses promoteurs cherchent à lever la même somme pour le poursuivre.


Le sanctuaire vise à permettre l’accès de tous les scientifiques, et ce pendant des décennies, à ces archives naturelles sauvées du désastre. La cave est conçue pour durer au moins soixante-dix à quatre-vingts ans, après quoi elle risque de se déformer sous le poids de la glace. « Nous en creuserons alors une autre à côté de la première, et ainsi le sanctuaire se poursuivra », imagine Carlo Barbante.
Mais comment garantir sa continuité sur le long terme dans un contexte géopolitique bouleversé ? Le continent blanc est certes régi par le traité de l’Antarctique, qui promeut la paix, la coopération scientifique et l’absence d’activités extractives, mais il s’avère fragilisé par les appétits américains, russes et chinois. L’Ice Memory Foundation a donc engagé des discussions avec les Nations unies (Unesco et OMM) pour établir un cadre international de gouvernance.« Cela pourrait prendre la forme d’un traité international, dans les cinq ou dix prochaines années, précise Thomas Stocker, président de l’Ice Memory Foundation et climatologue à l’université de Berne (Suisse). Le sanctuaire doit être géré comme un bien commun mondial. »
[Source: Le Monde]