« Autrefois, obtenir un diplôme était une aspiration personnelle ; désormais, c’est une injonction sociale »
Le sociologue Mathias Millet analyse, dans un entretien au « Monde », les mécanismes qui ont conduit à faire de la certification scolaire une véritable norme collective.
Mathias Millet est professeur de sociologie à l’université de Poitiers. Ses recherches portent sur les modes de socialisation et d’apprentissage, la scolarisation dans les milieux populaires et les ruptures scolaires. Dans cet entretien, il revient sur l’ascension du diplôme comme critère dominant de légitimité dans nos sociétés contemporaines.
Comment le diplôme est-il devenu une norme sociale ?
Après avoir travaillé pour lever les obstacles à la poursuite de la scolarité – d’abord l’entrée en 6ᵉ, puis l’accès au lycée – et sur l’unification des contenus en réunissant tous les élèves autour d’un tronc commun au XXe siècle, les politiques publiques ont progressivement imposé des objectifs d’obtention du diplôme, pour conduire, par exemple, 80 % d’une classe d’âge au baccalauréat et 50 % au niveau de la licence.
Autrefois, obtenir un diplôme était une aspiration personnelle ; désormais, c’est une injonction sociale. Voire une exigence spécifique d’accéder à l’enseignement supérieur. Les jeunes bacheliers aujourd’hui ambitionnent de poursuivre leurs études, voire ils retardent leur entrée dans le marché de l’emploi. Ce phénomène, qui concernait initialement les bacheliers généralistes, touche désormais les bacheliers professionnels, alors même que leur diplôme est censé leur permettre d’intégrer directement le marché de l’emploi. Dans les années 2000, seuls 17 % des diplômés du bac professionnel poursuivaient dans l’enseignement supérieur, contre 43 % aujourd’hui.
Quelles sont les répercussions de cette injonction au diplôme sur ceux qui n’en ont pas ?
Dans La Barrière et le niveau [1925, Le lien social, 2010], le philosophe Edmond Goblot [1858-1935] montre comment le baccalauréat a longtemps été le diplôme distinctif de la bourgeoisie : ne pouvant plus revendiquer sa position sociale par le droit du sang, elle a trouvé d’autres arguments de titre méritocratique pour justifier sa position dominante dans la société. Il fut un temps où la relative rareté des diplômés distinguait les quelques élus des autres.
Aujourd’hui, on est dans la situation inverse. Dans une société où 80 % des gens ont le bac, le diplôme est devenu le point nodal qui distingue la majorité face aux laissés-pour-compte, ceux qui sont du mauvais côté. Ces derniers sont les plus vulnérables sur le marché de l’emploi, ils sont davantage touchés par le chômage, d’autant plus que le chômage est élevé. Cela ne signifie pas que les diplômés ne sont pas touchés, mais ils le sont moins. Les chefs d’entreprise peuvent parfois dénigrer l’utilité du diplôme, ils continuent néanmoins de recruter des diplômés.
Peut-on parler d’une scolarisation croissante de la société ?
On demande toujours plus d’école, à tous les niveaux et dans tous les domaines. Déjà, on en demande davantage à l’école elle-même, on veut qu’elle prenne des initiatives sur des sujets comme la santé mentale, l’alimentation, les sujets d’inclusion ou encore les conduites dangereuses… On pourrait faire une longue liste. Et désormais, on fait école hors des murs de l’école. En entreprise bien sûr, où les formations se multiplient. Et même dans les familles, on retrouve une manière d’envisager l’éducation qui est très scolaire. On multiplie les jeux éducatifs, on mêle l’utile à l’agréable.
Produit-on trop de diplômés ?
La question de l’inflation des diplômes est très controversée, y compris parmi les sociologues. Il y a ceux qui estiment que si on produit trop de diplômés on dévalorise le diplôme, avec en bout de chaîne une pénalisation des moins diplômés. Ceux qui, au contraire, estiment qu’il y a toujours un intérêt individuel au diplôme, puisque plus on est diplômés moins on a de chances d’être au chômage et plus on a de chances d’être mieux rémunéré.
Mais dans les deux cas, c’est une lecture très économiciste du diplôme. On se concentre souvent sur la valeur d’échange, la valeur monétaire d’un diplôme, à savoir : j’obtiens une qualification et je la transforme en salaire. Mais un diplôme a aussi une valeur symbolique qui est très importante : on est mesuré au type de diplôme qu’on a. Et une valeur d’usage également : un diplôme, ce sont des compétences que je peux mobiliser dans le cadre de mon métier, mais aussi en dehors de la vie professionnelle. On nous dit que l’intelligence artificielle va rendre le diplôme caduc. Pour moi, c’est tout l’inverse. On a plus que jamais besoin de citoyens informés, capables d’exercer leur regard critique.
[Source: Le Monde]