La Somalie, pilier de la stratégie antiterroriste américaine malgré les insultes de Donald Trump

Même si la Somalie est récemment devenue la cible privilégiée des attaques de Donald Trump, l’armée américaine continue d’y combattre, auprès des forces somaliennes, les deux organisations islamistes, les Chabab et l’Etat islamique.

Fév 18, 2026 - 11:33
La Somalie, pilier de la stratégie antiterroriste américaine malgré les insultes de Donald Trump
Cette photo, fournie par le Commandement des Etats-Unis pour l’Afrique, montre l’armée américaine en Somalie, le 1er février 2025. COMMANDEMENT DES ETATS-UNIS POUR L’AFRIQUE VIA AP

« Pays de merde », « pire pays du monde », pays « qui pue » et d’où ne viendraient que des « déchets » : Donald Trump n’a, depuis deux mois, cessé d’insulter à la fois la Somalie et la diaspora somalienne aux Etats-Unis. Mais la vindicte du président américain ne reflète pas complètement la politique extérieure de son pays dans cette partie du monde. Mogadiscio reste un maillon essentiel, quoique fragile, de la stratégie antiterroriste de Washington.

Présents depuis près de vingt ans en Somalie – où des formateurs entraînent aussi les unités commandos somaliennes –, les Etats-Unis y sont engagés dans la lutte contre deux importantes organisations islamistes : les Chabab (« la jeunesse », en arabe), un groupe affilié à Al-Qaida, et une cellule de l’Etat islamique (EI) implantée depuis 2017 dans le nord du pays.

C’est contre des membres de l’EI que Donald Trump a ordonné la première frappe de son mandat, le 1er février 2025, douze jours après son investiture. « Ces tueurs (…) menaçaient les Etats-Unis et leurs alliés. (…) Nos forces armées avaient ciblé ce planificateur d’attentats de l’EI depuis des années mais [Joe] Biden et ses acolytes n’ont pas agi assez vite. Moi, si ! », s’était-il alors félicité sur son réseau Truth Social, donnant le coup d’envoi d’une série de 126 frappes sur la Somalie, en 2025. Le pays a été le deuxième Etat le plus visé, après le Yémen, par les tirs américains cette année-là.

Les bombardements aériens se sont nettement intensifiés depuis le retour à la Maison Blanche de Donald Trump, fin janvier 2025. Sous son premier mandat et le début du second, pas moins de 375 tirs de drones ont visé des cibles terroristes en Somalie, soit plus que toutes les frappes cumulées dans le pays sous les administrations des présidents Joe Biden, Barack Obama et George W. Bush.

« Les frappes se sont multipliées car la menace terroriste s’est étendue en Somalie, avec l’émergence de l’EI dans la région du Puntland », explique Omar Mahmood, chercheur spécialiste de la Somalie et de la Corne de l’Afrique à l’International Crisis Group. En effet, la cellule de l’EI dans le nord du pays inquiète les chancelleries occidentales, selon lesquelles l’émir somalien Abdul Qadir Mumin serait en réalité le calife mondial de l’organisation – un statut toujours incertain. La CIA, l’agence américaine de renseignement, a discrètement ouvert, début 2025, une antenne à Bosaso, au Puntland, une région autonome du nord-est de la Somalie.

Risque d’un effondrement brutal

« C’est devenu une question de sécurité régionale », constate David Sterman, chercheur au sein du think tank New America. « D’un côté, les Chabab représentent une menace, car il y aurait un transfert de compétences et d’armement avec les Houthis au Yémen et qu’ils menacent Mogadiscio, et, de l’autre, l’EI en Somalie fait figure de hub important pour l’organisation dans le reste du monde. » Cette dernière dispose en effet d’un « bureau » somalien, baptisé Al-Karrar, qui sert d’unité logistique capable de collecter et distribuer des fonds vers d’autres cellules de l’EI en Afrique et en Afghanistan.

Aux Etats-Unis, sous prétexte du peu d’avancées militaires contre les islamistes et de la corruption qui règne à Mogadiscio, un courant de pensée républicain plaide, depuis le retour de Donald Trump, pour la fermeture de l’ambassade et le départ des troupes de Somalie. L’option paraissait à première vue alléchante pour un président américain désireux de réduire le nombre d’antennes diplomatiques en Afrique, en 2025.

Mais sur ce dossier étroitement lié au terrorisme islamiste, ce sont encore les faucons qui tranchent. Le dernier mot est revenu au directeur de la lutte contre le terrorisme au sein du Conseil de sécurité nationale, Sebastian Gorka. D’après un article du New York Times daté d’avril 2025, ce proche de Donald Trump a estimé qu’un départ des troupes américaines comportait le risque d’un effondrement brutal des forces somaliennes, similaire au scénario afghan, qui permettrait aux Chabab de s’emparer de Mogadiscio.

Pour les Etats-Unis, il s’agit de ne pas répéter les erreurs passées. Les officiers du Pentagone n’ont pas oublié la mort de 19 soldats américains lors de la bataille de Mogadiscio en 1993 – immortalisée par le film La Chute du faucon noir de Ridley Scott, sorti en 2001. Surtout, la dernière attaque en date contre des intérêts américains en Afrique a été menée par ces mêmes Chabab, en 2020, à Manda Bay, la base militaire du nord du Kenya utilisée par l’armée américaine pour ses opérations antiterroristes, faisant 3 morts et 2 blessés américains.

Se pose toutefois la question de l’efficacité des raids de l’US Air Force, car l’intense campagne aérienne ne semble pas ébranler les Chabab, qui continuent de conquérir des pans de territoire. Fort d’environ 10 000 hommes éparpillés dans une zone grande comme l’Irlande, le groupe est peu vulnérable aux frappes aériennes. Lors du premier mandat de Donald Trump, l’intensification des frappes avait donné « des résultats peu convaincants », selon un rapport de l’International Crisis Group, publié en octobre 2025.

« Les frappes aériennes exercent une pression sur les Chabab, mais elles constituent un outil limité. Pour fonctionner, elles doivent être appuyées par des opérations terrestres », explique Omar Mahmood. Or, les Etats-Unis ont réduit la voilure sur la formation des forces spéciales somaliennes, dites Danab, entre autres car des officiers somaliens revendaient les rations alimentaires militaires sur les marchés de Mogadiscio et détournaient des stocks de munitions. Ce scandale illustre la lente érosion de la confiance entre les Etats-Unis et le gouvernement somalien.

Base militaire au Somaliland

Un diplomate du département d’Etat américain confie au Monde que la relation bilatérale ne comprend plus aujourd’hui qu’une dimension militaire. En 2025, alors que Washington réduisait drastiquement ses budgets humanitaires et liés au développement dans le monde, il a mis fin à son rôle de partenaire politique en Somalie. Seule l’aide alimentaire d’urgence subsiste. « La Somalie demeure un enjeu important en matière de sécurité, dans un contexte de déclin des partenariats diplomatiques et humanitaires américains avec les pays africains », confirme Omar Mahmood.

De plus, un autre dossier est venu polluer une relation déjà précaire. Les Etats-Unis envisagent sérieusement de disposer d’une base militaire au Somaliland. Ce territoire autonome du nord-ouest de la Somalie a proclamé son indépendance en 1991 et menace depuis lors de faire sécession, une ligne rouge pour Mogadiscio. Les tensions ont atteint leur paroxysme en décembre 2025, lorsque Israël a été le premier pays à reconnaître la souveraineté du Somaliland – une initiative principalement motivée par la position stratégique de ce territoire situé aux abords du détroit de Bab Al-Mandab, juste en face du Yémen.

L’idée d’une reconnaissance fait aussi son chemin à Washington. Plusieurs républicains, dont le sénateur du Texas Ted Cruz, militent à cette fin. Cet objectif figure dans le Projet 2025 de la Heritage Foundation, un cercle de réflexion conservateur influent, dont les 900 pages ont servi de programme officieux à l’élection de Donald Trump. En 2025, plusieurs délégations du Commandement des Etats-Unis pour l’Afrique ont fait le déplacement au Somaliland, dans la ville côtière de Berbera, afin de visiter les infrastructures portuaires et aéroportuaires.

Pour la marine américaine, il s’agit principalement d’obtenir une alternative à la base militaire dont elle dispose non loin de là, à Djibouti, où la présence d’une installation militaire chinoise crispe les Etats-Unis. Mais sur ce dossier également, les faucons comme Sebastian Gorka opposent leur veto. Une hypothétique reconnaissance du Somaliland viendrait, selon lui, brouiller le précaire partenariat avec Mogadiscio pour lutter contre l’EI et les Chabab.

[Source: Le Monde]