Sur la côte atlantique, des milliers de macareux décimés par les tempêtes : « On n’avait pas vu une telle hécatombe depuis 2014 »

Particulièrement touchés par les tempêtes de ces derniers jours, les « perroquets de mer » s’échouent par milliers sur la côte atlantique, landaise notamment. Près de Mont-de-Marsan, un refuge recueille ceux qui n’ont pas succombé à des conditions inédites depuis plus de dix ans.

Fév 18, 2026 - 12:49
Sur la côte atlantique, des milliers de macareux décimés par les tempêtes : « On n’avait pas vu une telle hécatombe depuis 2014 »
Un macareux mort, sur la plage sud de Mimizan (Landes), le 15 février 2026. UGO AMEZ POUR « LE MONDE »

Sur la plage de Mimizan, le vent semble ne jamais vouloir finir de balayer les vagues, de les écraser, presque, contre le sable qui, par endroits, s’envole. La pluie tombe, drue, sur ce littoral des Landes, que les promeneurs sont rares à ne pas déserter. La tempête Nils est passée et les dégâts sont visibles partout. Le regard de ceux qui bravent ces conditions est invariablement attiré par de curieuses petites taches sombres, à intervalles réguliers, que l’on pourrait confondre, de loin, avec des amas d’algues.

C’est en s’approchant que l’on peut distinguer qu’il s’agit bien d’oiseaux, et plus précisément de macareux moines : leur plumage noir et blanc, leurs pattes palmées et leur bec coloré ne laissent guère de place au doute. Sur les 3 kilomètres de cette seule plage de Mimizan, en ce dimanche 15 février, on en dénombre plus d’une centaine ainsi échoués, déjà morts ou trop faibles pour pouvoir repartir.

« Alors imaginez, sur tout le littoral atlantique ! Ils sont des milliers à avoir perdu la vie, ces derniers jours. On n’avait pas vu une telle hécatombe depuis 2014 », soupire Gabriel Jegou, soigneur et chargé de communication de l’association Paloume, dont le centre consacré à la faune sauvage, à Pouydesseaux (Landes), tout près de Mont-de-Marsan, est pris d’assaut en ce moment. Plus de 200 oiseaux lui ont été confiés en soixante-douze heures. « Et sur les 200, on compte 190 macareux », dont 110 étaient encore en vie dimanche, poursuit Gabriel Jegou.

Lente hypothermie

Le « perroquet de mer » paie donc un lourd tribut à ces deux tempêtes. « C’est un animal pélagique, c’est-à-dire qu’il vit au large. Il est en ce moment en hivernage, il descend en face des côtes landaises principalement pour se nourrir, avant de remonter vers la Bretagne, où se trouvent les nids, en particulier sur l’archipel des Sept-Iles, explique le soigneur. Il n’est évidemment pas le seul à souffrir des vents violents de ces derniers jours, les fous de Bassan et les guillemots peuvent aussi être touchés. Mais le macareux pèse 370 grammes environ, soit moitié moins qu’un guillemot par exemple. Il lui est plus difficile de résister aux vents. »

Des macareux échoués dans la nuit du 11 au 12 février 2026, sont pris en charge par l’association Paloume. Ils sont nourris et réchauffés dans les locaux du centre de soins pour la faune sauvage à Pouydesseaux (Landes), le 15 février 2026.

Ramenés vers la côte, les oiseaux luttent parfois de longues heures avant de s’échouer, à bout de forces, et de se laisser lentement gagner par l’hypothermie. Pompiers, gendarmes, maîtres-nageurs, sauveteurs ou simples promeneurs arpentent le littoral landais, ces derniers jours, pour tenter d’en secourir un maximum. Idéalement, ils sont recueillis en les enveloppant d’un linge, puis placés dans une boîte où la lumière n’entre pas, près d’une source de chaleur – bouillotte ou bouteille emplie d’eau chaude. Ils sont ensuite confiés à la clinique vétérinaire la plus proche, qui contacte Paloume.

Arrivés au centre, les macareux sont d’abord ramenés à la bonne température. « C’est alors, seulement, que nous pourrons les nourrir. Si nous le faisons plus tôt, l’organisme peut s’affaiblir et l’animal décéder, reprend Gabriel Jegou. Une fois l’hypothermie écartée, nous leur donnons de la soupe, ou même directement des poissons. Quand ils ont retrouvé leur température et leur poids normal, nous les lavons, et les plaçons dans des piscines afin de nous assurer de leur bonne imperméabilité dans l’eau. C’est à l’issue de ce processus que nous pouvons les relâcher, au bout d’une semaine ou deux. »

Une « issue » heureuse que tous les oiseaux ne connaîtront pas : l’équipe de Paloume sait que la grande majorité d’entre eux ne pourra être remise d’aplomb, et que seulement 25 % des animaux environ seront capables de repartir au large. « Bien sûr que tous ne survivront pas, et c’est forcément difficile d’en voir mourir. Mais chaque vie épargnée est une victoire », dit en souriant Sophie Larrazet. Juriste dans une collectivité territoriale, elle fait partie de la quinzaine de bénévoles mobilisés aux côtés des deux salariés de l’association, sur le pied de guerre ces derniers jours.

Toujours plus d’oiseaux recueillis

« Il faut rapatrier les oiseaux depuis les cliniques, les peser, les hydrater, tenter de les nourrir… Ce matin, j’ai nettoyé tous les bacs dans lesquels ils se reposent. Cet après-midi, je les ai tenus pendant que d’autres les hydrataient. Et là on est en train de les réchauffer, de placer toutes les bouillottes auprès d’eux », détaille-t-elle. Elle consacre à son engagement en moyenne un jour et demi par semaine, soit l’essentiel de son temps libre, « une petite pierre à l’édifice », dit-elle souriante.

Un bénévole de l’association maintient un macareux pendant que Laura Labarthe, la directrice du centre de soins pour la faune sauvage, le réhydrate, à Pouydesseaux (Landes), le 15 février 2026.

En blouse et gantée, Sophie Larrazet passe d’une salle à l’autre, soucieuse d’éviter de faire du bruit pour ne pas stresser davantage les animaux. Silencieux et calmes, ceux-ci paraissent se laisser manipuler sans difficulté, peut-être encore trop amorphes pour se comporter différemment. Sur la pelouse en contrebas, deux bénévoles montent une troisième piscine hors-sol. « Il en faudrait d’autres, soupire Gabriel Jegou. On s’attend à devoir accueillir encore des dizaines d’oiseaux dans les jours à venir, des macareux mais aussi des guillemots. Car les vents doivent persister, et eux aussi vont finir par s’échouer en nombre. Chaque année, nous admettons davantage d’oiseaux. »

En 2017, 700 volatiles étaient confiés à Paloume. En 2025, ils étaient plus de 1 500. Une croissance que l’association a du mal à supporter, elle qui vient de lancer une cagnotte en ligne pour acheter du matériel – dont d’autres piscines – et de la nourriture pour ces oiseaux. Elle espère lever 10 000 euros, qui s’ajouteront à son budget annuel, lequel était de 144 000 euros en 2025. Au-delà de la situation conjoncturelle, et à plus long terme, ce sont les moyens de toutes les associations semblables à celle de Paloume – il en existe une au Pays basque et une autre en Gironde, par exemple – qui devront être renforcés si l’on veut préserver les animaux du Sud-Ouest.

« L’intégralité de la faune, qu’elle soit marine ou dans les terres, est de plus en plus fragilisée par des événements climatiques qui deviennent un peu plus récurrents, mais surtout beaucoup plus extrêmes, assure Gabriel Jegou. Les tempêtes, bien sûr, mais aussi les canicules, les sécheresses, les incendies. Avec à chaque fois des animaux plus touchés que d’autres. Là, ce sont les macareux. Cet été, les fortes chaleurs ont particulièrement affecté les martinets et les hirondelles, qui nichent sous les toits. On se prépare en réalité à faire face à des crises toujours plus longues, plus aiguës et plus mortifères. »

Un bénévole de l’association s’apprête à réhydrater un macareux apporté au centre Paloume après la nuit du 11 au 12 février, à Pouydesseaux (Landes), le 15 février 2026.