Naypyidaw, la capitale birmane, miroir abîmé de l’éternel recommencement du règne des généraux

Rénovation au ralenti, Parlement en travaux, séquelles du séisme : à Naypyidaw, la capitale conçue par et pour l’armée met à nu les contradictions des militaires qui ont confisqué le pouvoir.

Fév 22, 2026 - 12:13
Naypyidaw, la capitale birmane, miroir abîmé de l’éternel recommencement du règne des généraux
La statue du général Aung San, père de l’indépendance birmane, à Naypyidaw, le 29 décembre 2025. SAI AUNG MAIN/AFP

La dame, en veste kaki, bougonne. La rénovation de son appartement dans un petit immeuble vert endommagé par le séisme du 28 mars 2025, à Naypyidaw, a à peine commencé. « Je ne voudrais pas me plaindre, mais ça a pris beaucoup de temps », dit-elle. Depuis des mois, elle vit sous une tente estampillée « China Aid », plantée sur l’allée devant chez elle. Hors de question qu’elle donne son nom dans cette ville de fonctionnaires où notre présence tient à un visa de presse de six jours, pour les élections législatives, fin janvier. Elle travaille au Parlement. Sa réouverture, cinq ans après le coup d’Etat militaire qui a renversé le gouvernement d’Aung San Suu Kyi ne semble pas l’émouvoir.

L’immense complexe parlementaire est encore en travaux. Il est inaccessible et invisible : l’avenue à vingt voies qui y mène est barrée, non loin du rond-point du Lotus royal, où s’est jouée l’une des scènes les plus surréalistes du 1er février 2021. Ce matin-là, une coach de fitness se filmait en gilet fluo, dos à l’avenue, lorsqu’une colonne de véhicules noirs et de blindés entra dans le champ pour foncer vers le Parlement. Le coup d’Etat commençait. Sa vidéo fit le tour du monde.

De là, l’avenue Royale — tout est « royal » à Naypyidaw, qui signifie « demeure des rois » — file jusqu’à la « zone militaire », treize kilomètres plus à l’est. Le Parlement n’est qu’à vingt minutes des casernes de la Tatmadaw, l’armée birmane. Fondée en 2005 par le dictateur Than Shwe, et baptisée ainsi le jour d’anniversaire des forces armées, le 27 mars, la capitale fut pensée pour servir l’institution militaire.

La voie d’une « démocratie disciplinée »

Après cinq années de junte sous la férule du général putschiste Min Aung Hlaing, les élections organisées en trois phases entre décembre 2025 et janvier 2026 — dont la Ligue nationale pour la démocratie (LND) d’Aung San Suu Kyi a été exclue — doivent remettre le pays sur la voie d’une « démocratie disciplinée ». Le 8 février, la commission électorale a annoncé les noms des 166 premiers représentants des deux chambres : des officiers désignés par Min Aung Hlaing, la Constitution réservant 25 % des sièges à l’armée. Le reste reviendra en grande majorité au Parti de la solidarité et du développement de l’Union (PDSU), le parti de l’armée, vainqueur de ce scrutin sans concurrence. Le chef de la junte a également créé par décret, début février, un nouveau « Conseil consultatif » aux pouvoirs étendus. Deux scénarios circulent : soit le senior general devient président « civil » et place ses fidèles dans ce conseil ; soit il renonce à la présidence mais prend la tête du nouveau conseil, demeurant l’arbitre ultime.

L’armée justifie son rôle politique par la menace persistante des groupes armés ethniques et des combattants qui ont pris le maquis après le coup d’Etat. Fin janvier, selon la résistance, des drones auraient manqué de peu le général lors d’un rituel privé à Mandalay. En avril 2024 déjà, des drones longue portée avaient atteint Naypyidaw.

Le séisme de magnitude 7,7 de mars 2025 a provoqué de lourds dégâts au niveau des logements des fonctionnaires et, dans une moindre mesure, des ministères — preuve, murmurent beaucoup, d’une corruption endémique. « Deux cents immeubles de logement sont en cours de destruction », détaille l’ingénieur Aung Myo Thant, au bureau de construction de la municipalité ; 293 nouveaux bâtiments doivent leur succéder. Le séisme a tué, dit-il, 50 fonctionnaires. Mais davantage en comptant leurs familles. Combien ? On ne saura pas. Un autre fonctionnaire de la mairie reconnaît en aparté que la reconstruction n’a toujours pas commencé.

Quant aux logements jugés fiables, en cours de rénovation, on sent au gré des conversations que beaucoup s’en méfient : une employée de la poste qui vit dans un préfabriqué nous confie n’être « pas du tout rassurée à l’idée de retourner dans mon appartement ».

Pays en faillite

C’est que rien n’est vraiment performant à Naypyidaw — sinon le bitume des avenues, capable de supporter chars et, dit-on, avions de chasse. Le climat est certes plus clément qu’à Rangoun. Au crépuscule, la plaine semée de bananiers s’étire sous un ciel orangé, la pagode consacrée par Than Shwe aux mesures de celle de Rangoun, la Shwedagon, émergeant de la brume. Reste que Naypyidaw donne l’impression d’être perpétuellement à l’approche d’un aéroport. Pas d’usines, peu de magasins, des quartiers mono fonctionnels — hôtels, ministères, cités de fonctionnaires… —, le tout à l’image de ses créateurs : un mélange de discipline et d’incompétence, d’ambition et de mesquinerie, de cruauté et de nonchalance.

C’est à Naypyidaw qu’est tombée la première manifestante le 9 février 2021. Elle avait 20 ans, travaillait dans une supérette et avait voté pour la première fois en 2020 – pour la LND. Une balle a brisé le casque qu’elle portait. En deux mois, près de 600 manifestants ont été tués dans le pays. Les fonctionnaires ou employés croisés à Naypyidaw se révèlent souvent moins loyaux que tenus par la coercition et la peur : beaucoup se désolent à demi-mot de voir leur pays s’enliser dans la faillite.

Si on ne sait pas vraiment quand on sort de cette capitale campagne sans villages, on comprend aussitôt, en entrant à Pyinmana, que l’on retrouve une ville : ruelles bordées d’échoppes, maisons disparates, arbres trouant l’asphalte. Rattachée au Territoire de l’Union, le nom officiel de Naypydaw qui est vaste comme les deux tiers de l’Ile-de-France, Pyinmana a été durement frappée par le séisme. Des maisons effondrées ont laissé des vides comme des dents arrachées. Une vingtaine de mosquées ont été détruites.

« Je ne dis jamais que je viens de Naypyidaw, mais de Pyinmana », confie un intellectuel musulman, récemment libéré après trois ans de prison pour des messages séditieux. Il y vit les détenus forcés de bâtir un bungalow – destiné, il l’apprendra ensuite, à accueillir Aung San Suu Kyi, qui purge une peine de vingt-sept ans. Naypyidaw ? « Une ville construite sur les larmes et le sang du peuple », murmure-t-il.

Pas de violences ciblées, pas de désordre

Si tant de mosquées se sont effondrées, tuant des centaines de fidèles lors de la prière du vendredi, c’est aussi parce qu’il était interdit d’y effectuer des rénovations. « On n’avait même pas le droit de les repeindre », dit l’intellectuel. La plus ancienne datait de 1910 ; elle n’a pas résisté aux secousses.

Cette règle n’est pas propre à Naypyidaw : dans de nombreuses régions centrales, les bouddhistes extrémistes du Ma Ba Tha, instrumentalisés par les militaires durant l’intermède démocratique, ont encouragé les discriminations contre les musulmans. A Naypyidaw, au moins, pas de violences ciblées : les généraux ne voulaient pas de désordre. Les mosquées seront-elles reconstruites ? Lors de la campagne électorale, les candidats du PSDU ont promis que cela serait possible « dans un futur proche », explique notre interlocuteur, en répétant la formule.

En Birmanie, la foi n’est jamais loin du glaive. A l’ouest de Naypyidaw, le monument emblématique de l’ère Min Aung Hlaing est une statue géante de Bouddha assis, tout en marbre blanc. Face à lui, 720 pagodes abritent ses enseignements. Le chantier, lancé en 2020 alors qu’il dirigeait l’armée, a été inauguré le 1er août 2023. A notre passage, quelques rares visiteurs. Des jeunes femmes avec ombrelles se prennent en selfie. Que pensent-elles du possible futur président ? « On ne l’aime pas », lâchent-elles en grimaçant avant de s’éloigner.

Un garde assure que le senior general vient régulièrement s’y recueillir, à l’aube, en civil ou en uniforme. Superstitieux et épris de sacré, comme ses prédécesseurs, Min Aung Hlaing multiplie les rituels pour amadouer le destin, et, dit-on, expier ses fautes. L’ensemble, qui a coûté 27 millions de dollars (22 millions d’euros) et que le séisme n’a pas égratigné, obéit à une lubie chère ici aux tyrans galonnés : tout y est multiple de 9, le chiffre fétiche de Ne Win, premier dictateur birman (1962-1988) – 63 pieds de haut, 1 782 tonnes, 900 moines officiant à l’inauguration… Naypyidaw devait incarner le pouvoir éternel de généraux qui se rêvaient rois. Elle n’en révèle, aujourd’hui, que la lancinante répétition.

[Source: Le Monde]