En Irak, à la frontière avec l’Iran, les Kurdes en « état d’alerte permanent »

Dans les montagnes du Kurdistan irakien, les habitants observent le survol des drones dans un mélange de résignation et d’incertitude.

Mar 14, 2026 - 08:26
En Irak, à la frontière avec l’Iran, les Kurdes en « état d’alerte permanent »
PAULINE GAUER POUR « LE MONDE »

Un drone passe… et personne ne lève les yeux. Depuis le 28 février, date du début de l’intervention américano-israélienne et des frappes iraniennes en représailles, les habitants de Haji Omeran, village d’Irak à la frontière avec la République islamique, ne prêtent plus attention aux survols des nombreux engins passant au-dessus de leur tête.

A près de 200 kilomètres d’Erbil, dans le nord-est du Kurdistan irakien, la ville d’Haji Omeran est située à la frontière entre l’Irak et l’Iran. Haji Omeran, Irak, 10 mars 2026.

Voilà dix jours que la frontière est fermée. Dix jours que des drones kamikazes et des missiles balistiques sont envoyés par les gardiens de la révolution islamique iraniens sur cette région du Kurdistan irakien, plus précisément sur sa capitale Erbil, située à moins de 100 kilomètres à vol d’oiseau. Dix jours durant lesquels ce ballet aérien n’a cessé de survoler cette vallée encaissée de la rivière Choman.

Comme tout le monde ici, Massoud (tous les noms ont été changés pour des raisons de sécurité) ne prête plus aucune attention au ciel. A peine une fois, au cours de la discussion, l’homme a froncé les sourcils lorsque son plus jeune fils est allé à la fenêtre pour voir le vol d’un hélicoptère de l’armée américaine, masqué par un épais brouillard neigeux. « Ils viennent et repartent, parfois ils lancent des roquettes », raconte-t-il d’un air détaché. Son fils reprend : « Trump hélicoptère, good ! »

Massoud, 49 ans, marié avec une Kurde iranienne, est un soldat du Parti démocratique du Kurdistan (PDK), dirigé par l’actuel président du gouvernement régional du Kurdistan, Nechirvan Barzani. Vétéran des combattants kurdes toujours d’active, il porte fièrement son uniforme même dans son salon. Tous les dix jours, il part suivre dix jours d’entraînements dans une base voisine de son unité.

De toutes les guerres

Engagé à 20 ans, il a été de toutes les guerres, de toutes les crises qui ont marqué cette région stratégique, au cœur du Moyen-Orient. Djihadistes de Daech et d’Al Qaida, guérilleros du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), troupes de Damas ou encore pasdaran iraniens : « Tous sont venus, tous ont essayé de nous supprimer, en vain. »

Sur le téléphone de Massoud, une photographie de lui lorsqu’il était jeune, accompagné de son frère et d’un autre soldat. Haji Omeran (Irak), le 10 mars 2026.

En avril 2003, il assiste de loin, avec ses hommes, depuis la banlieue de Bagdad, à la chute du dictateur Saddam Hussein. A leur retour au village, les gens leur lancent des fleurs. « On a vécu un état de grâce, glisse-t-il. Cela n’a pas duré. On est très vite revenu à un niveau d’alerte permanent, jusqu’à aujourd’hui. »

A l’évidence, l’alliance réalisée quelques jours à peine avant les frappes entre six formations kurdes iraniennes opérant principalement en exil dans la région autonome du Kurdistan d’Irak le ravit. Comme elles, il se dit convaincu que le temps n’est pas encore mûr pour une intervention au sol des forces kurdes.

« Laissons encore faire les Américains et leurs alliés. » Et puis ceci, sur le ton de l’expertise de la chose militaire : « Ils ne renverseront pas le régime de cette manière, il faudra à un moment ou un autre une intervention terrestre pour les déloger définitivement. » Massoud évoque une large coalition entre les Américains, les alliés européens et les forces kurdes. « C’est le seul moyen et, ce jour-là, je serai en première ligne. » De ce qu’il prétend, plusieurs milliers de peshmergas issus des partis kurdes iraniens seraient positionnés dans la République islamique.

Son épouse, elle, arrive à communiquer tous les jours avec sa famille restée en Iran. Les hautes montagnes et la proximité lui permettent d’avoir le réseau iranien Norma. « Ils vont bien », dit-elle. Dans sa ville, un jeune a publié une photo sur les réseaux sociaux d’un impact de missile américain. Il a été arrêté il y a trois jours par la police. Depuis, plus personne n’a de nouvelles de lui. Certaines maisons, ajoute-t-elle, ont été réquisitionnées par les gardiens de la révolution.

Impact de l’explosion d’un drone

A une dizaine de kilomètres, en surplomb de la petite ville de Choman, un complexe de logements sociaux vide entouré de hauts grillages donne l’impression aux rares promeneurs d’être arrivés sur une ligne de front. L’endroit tient du refuge alpin autant que d’une cité-dortoir. Sur une des façades, l’impact de l’explosion d’un drone est nettement visible. Vitres, éclats et petit cratère au pied de l’immeuble : l’attaque a eu lieu le 7 mars, tôt le matin. Aucune victime n’a été à déplorer.

Des logements sociaux touchés par un drone le 7 mars 2026. A Choman (Irak), le 10 mars 2026.

Deux jours plus tôt, quelque 300 à 400 peshmergas avaient investi ces bâtiments. Ils ont quitté les lieux, la veille au soir de l’explosion, pour une raison inconnue. Ce même 7 mars, le président américain Donald Trump, qui se disait encore ouvert quelques jours auparavant à soutenir une offensive des forces kurdes iraniennes contre Téhéran, a déclaré qu’il ne voulait finalement pas qu’ils interviennent directement, estimant que cela pourrait compliquer la guerre.

Ferhad hausse les épaules et lâche d’un fatalisme amer : « Il y a les prises de décisions en haut lieu et les actions sur le terrain. Visiblement, les Iraniens ont eux aussi de bons renseignements. » Membre depuis plus de quarante ans de l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), l’autre grand parti qui règne en maître avec le PDK depuis des décennies sur la politique kurde en Irak, il dit avoir choisi la formation la plus proche de ses idées sociales-démocrates.

Père de six enfants, il n’est pas une histoire des violences subies dans la région qu’il ne connaît pas. A peine adolescent, il a vu brûler son village, situé encore un peu plus haut, au-dessus de Choman, par les soldats irakiens. Ce hameau a fait partie des premières cibles de la campagne de destruction systématique des villages kurdes par Saddam Hussein commencée progressivement à la fin des années 1970.

Il se répète ce dicton : « Les ennemis de nos ennemis sont nos amis. » Seul moyen de s’en sortir, dit-il, dans cet environnement hostile. « Tous les pays alentour nous en veulent, les Turcs, les Arabes, les mollahs iraniens, tous. »

Le regard porté au loin sur les montagnes enneigées d’une chaîne qui s’étend jusqu’aux sommets de Kandil, Ferhad repense à ces années qui ont suivi la chute de Saddam. C’est à ce moment-là que le PKK s’est installé sur ces monts rocheux imprenables.

Ferhad, membre depuis plus de quarante ans de l’UPK (Union patriotique du Kurdistan), à Choman, ville du Kurdistan irakien, le 10 mars 2026. Il sèche ses larmes en pensant à son village brûlé pendant son adolescence par les soldats irakiens.
Au cœur des monts Zagros, la ville de Choman est située entre Erbil et la frontière irano-irakienne, dans l’est du Kurdistan irakien. A Choman (Irak), le 10 mars 2026.

D’un ton simple, il fait remarquer que leurs combattants ne se sont pas mêlés au conflit en cours. « Pour l’heure, ce sont les mollahs qui gagnent, ajoute-t-il. Ils perdront un jour, mais à ce moment-là ce sont les Américains et leurs alliés qui seront embarrassés, étant donné le nombre élevé de morts de civils et l’ampleur des destructions. » Comme un air de déjà-vu.

[Source: Le Monde]