« Avec Poutine et Trump, il n’y aura pas de bonnes solutions ; il faut trouver les moins mauvaises »
Chercheur russe à l’université de Hambourg, Sergey Utkin estime que Vladimir Poutine ne pourra accepter un plan qui ne reconnaîtra pas sa victoire. Selon lui, l’obsession du président russe pour l’Ukraine se double d’une conviction, celle de la « pérennité d’une confrontation systémique entre Moscou et l’Occident ».
Sergey Utkin, expert russe en politique internationale, s’est exilé en Europe à l’été 2022. A l’époque où il travaillait pour l’Institut de l’économie mondiale et des relations internationales, à Moscou, il s’était ouvertement opposé à la guerre en Ukraine. Il oeuvre désormais à l’Institut de recherche sur la paix et la politique de sécurité de l’université de Hambourg, en Allemagne.
Depuis que Vladimir Poutine a salué le plan de Trump, « base d’un règlement pacifique définitif », le 21 novembre, le président russe ne s’est plus exprimé. Il n’a pas commenté les résultats des négociations à Genève. Comment l’expliquez-vous ?
Le chef du Kremlin n’aime pas agir sous pression. Avant tout, il veut aujourd’hui laisser la balle dans le camp des Ukrainiens et des Européens : à eux de faire réussir ou non les discussions. Si cela échoue, Moscou aura beau jeu de dire que c’est de leur faute. En attendant, comme à son habitude, Poutine mise sur divers scénarios, et sait que le temps est de son côté. Dans tous les cas, la Russie ne pourra pas accepter un plan qui, implicitement, ne reconnaît pas sa victoire.
M. Poutine se sent davantage en position de force qu’il y a trois mois, lors du sommet du 15 août, en Alaska, avec Donald Trump [le président américain]. Depuis, la position ukrainienne s’est affaiblie, tant militairement, avec l’avancée des troupes russes sur le terrain, que politiquement, avec les scandales de corruption à Kiev. Le Kremlin profite de ce moment. Il veut un cessez-le-feu seulement une fois que l’accord de paix sera entré en vigueur, avec tous les points prévus, afin d’éviter d’interminables négociations après une cessation temporaire des combats. En attendant, tout en soutenant aujourd’hui les discussions, M. Poutine poursuit de manière cynique la pression militaire sur Kiev pour prévenir l’Ouest : s’il n’obtient pas des concessions politiques, il pourra continuer la guerre encore pendant de longues années.
De manière tout aussi cynique, M. Poutine ne cherche-t-il pas un accord de paix gelant le conflit pour mieux le reprendre plus tard ? L’histoire montre qu’il n’a pas respecté de précédents engagements et qu’il a violé la Charte des Nations unies garantissant l’intégrité territoriale de ses Etats membres…
Le plan de Trump prévoit que la Russie inscrive dans sa loi sa politique de non-agression envers l’Europe et l’Ukraine. Mais c’est purement déclaratif. La garantie que ce nouvel engagement soit respecté est d’autant plus réduite que, aux yeux du Kremlin, l’invasion de février 2022 n’était pas une agression, mais une « opération militaire spéciale » pour « démilitariser » et « dénazifier » l’Ukraine. La Russie assure donc qu’elle n’a pas violé les précédents accords.
Aujourd’hui, on en est réduits à parler avec Poutine, mais il y a toujours des risques qu’une fois encore les accords ne soient pas respectés par Moscou. C’est pourquoi, comme une garantie de sécurité, l’accord prévoit la mise en place de mécanismes de contraintes : si la Russie lance une nouvelle agression, toutes les concessions qui lui ont été faites devront être annulées. Les concessions doivent être soumises à conditions. En plus des garanties de sécurité, il est aussi nécessaire de prévoir un clair agenda d’application des mesures de l’accord sur un an maximum.
A ces conditions, il y a donc aujourd’hui un espoir de paix…
Je l’espère. Tous les points sont encore en négociation. On ne sait pas tout, car cela se passe à huis clos. Ces négociations sont accueillies avec grand scepticisme en Europe. Comme beaucoup, je préférerais un monde sans M. Poutine et sans M. Trump. Nous devons toutefois rester réalistes. Pour mettre fin à la guerre, l’objectif ultime, nous n’avons aujourd’hui pas d’autre choix : avec M. Poutine et M. Trump, il n’y aura pas de bonnes solutions ; il faut trouver les « moins mauvaises ». Moscou et Kiev campent sur leurs positions et ne veulent pas céder. Mais ils ont de bonnes raisons pour mettre fin à cette guerre d’usure catastrophique pour les deux pays : après quatre ans de combats, aucun ne peut atteindre ses objectifs initiaux, repousser l’armée russe pour Kiev, changer le régime ukrainien pour Moscou. L’Ukraine est sous pression, mais, en même temps, la Russie comprend qu’il lui sera long et difficile de gagner davantage de territoire. Dans cette situation, il y a donc une chance de paix.
Régulièrement, Washington accentue la pression sur l’Ukraine au lendemain d’une rencontre ou d’un entretien entre MM. Trump et Poutine. Cette fois, c’est après une réunion entre leurs envoyés en dehors des habituels cadres diplomatiques. Le président russe a-t-il des moyens d’exercer à son tour une pression personnelle sur son homologue américain ?
Nul ne le sait. On ne l’apprendra que dans plusieurs décennies. En attendant, c’est évident : ils sont faits pour s’entendre. Tous deux croient en la primauté de la force brute dans le monde politique : le plus faible perd, le plus fort gagne. Ces visions cyniques partagées expliquent leur compréhension mutuelle. M. Poutine comprend qu’il peut travailler avec M. Trump. La Maison Blanche traite l’Europe en concurrent mineur et, parallèlement, fait tout pour affaiblir les institutions multinationales. Cela sert M. Poutine, qui profite de ce moment. Il sait qu’à Washington, tout peut changer très vite : à la prochaine présidentielle ou même avant, lors des élections parlementaires de mi-mandat. Le Kremlin comprend qu’il ne pourra jamais obtenir plus que ce qu’il tire aujourd’hui de M. Trump au pouvoir.
Le plan initial en 28 points prévoit aussi des élections en Ukraine dans les cent jours, un moyen d’obtenir le départ de Volodymyr Zelensky, alors que M. Poutine, depuis sa réforme constitutionnelle de 2020, peut rester au Kremlin jusqu’en 2036…
Le président russe, qui a profité de la guerre pour renforcer et prolonger son pouvoir, ne fait pas de M. Zelensky un problème personnel. Une élection présidentielle pourrait permettre à l’Ukraine de démontrer que, sous contrôle européen, elle sait organiser une élection libre et qu’elle est une vraie démocratie, contrairement à la Russie. Cela mettrait à mal une bonne partie de la propagande du Kremlin selon laquelle le président ukrainien est illégitime et son régime néonazi. Après quatre ans de cette terrible guerre provoquée par Moscou, je n’imagine pas que les Ukrainiens puissent voter pour un président prorusse.
Avec cette nouvelle séquence diplomatique, M. Poutine n’a-t-il pas déjà obtenu un premier succès : l’explosion de la relation entre Etats-Unis et Europe menant à la fracture transatlantique ?
C’est M. Trump qui l’a provoquée. M. Poutine en rit et en profite. Mais pour lui, l’Ukraine reste son obsession, qu’il ne cesse de justifier par des références historiques liant les deux pays. La propagande du Kremlin les utilise pour expliquer les droits de la Russie impériale sur son voisin. Parallèlement, M. Poutine croit en la pérennité d’une confrontation systémique entre Moscou et l’Occident. A ses yeux, il poursuit le combat de l’URSS face aux Occidentaux. Cette concurrence perpétuelle est, pour lui, un enjeu existentiel. M. Poutine veut laisser comme principal résultat de sa longue présidence une Russie à jamais forte dans sa confrontation avec l’Ouest. Il ne faut pas négliger cet aspect-là pour comprendre les positions du Kremlin dans les négociations actuelles.
[Source: Le Monde]