Vanessa Dougnac : « La suprématie de la religion hindoue en Inde est inédite : une forme de colonisation intérieure du pays »

La journaliste a couvert l’Inde durant vingt-cinq ans avant de devoir quitter le pays sous la pression du gouvernement Modi. Elle signe « Jungles », livre bilan et nouveau départ.

Déc 2, 2025 - 11:25
Vanessa Dougnac : « La suprématie de la religion hindoue en Inde est inédite : une forme de colonisation intérieure du pays »
Des partisans du premier ministre indien, Narendra Modi, et du Bharatiya Janta Party (BJP), lors d’un meeting électoral, à Amritsar, le 30 mai 2024. NARINDER NANU/AFP

Vanessa Dougnac, journaliste, correspondante de plusieurs titres francophones durant deux décennies, a été obligée de quitter l’Inde en 2024. Elle revient sur sa vie et son travail en Asie du Sud dans un livre, Jungles.

Avez-vous compris pourquoi les autorités indiennes vous ont bannie ?

Je n’ai pas eu d’explication officielle précise. Je possède seulement la lettre du ministère de l’intérieur me demandant, en janvier 2024, de remettre mon titre de séjour, et m’accusant notamment de mener des « activités journalistiques » jugées « malveillantes et critiques », « créant une perception négative et biaisée de l’Inde », pouvant « provoquer des troubles » et « contraires à la sécurité de l’Inde et aux intérêts du grand public ».

Y a-t-il des sujets que vous avez traités qui vous ont placée dans le viseur du gouvernement ?

Dans le livre, je raconte ma quête pour comprendre. Interdite de travailler en septembre 2023, je suis restée dix-sept mois à Delhi, frappant aux portes pour obtenir le droit d’exercer mon métier, avant d’être expulsée. Cette période correspondait à l’apothéose du nationalisme hindou, propulsé par un sentiment de toute-puissance des partisans de Narendra Modi [premier ministre depuis 2014]. Les mentalités et la ville changeaient sous mes yeux, alors que mon monde s’écroulait. Soudain, j’étais traitée en « antinationale ». Le livre retrace cette tension politique et intime, et mes efforts pour en comprendre les raisons. Mes sources ont évoqué notamment certains de mes reportages au Cachemire, un sujet à présent tabou en Inde, et d’autres, plus anciens, sur la rébellion maoïste.

Votre départ signe-t-il l’échec de la diplomatie française ?

Mon départ signe avant tout un choix de l’Inde. Il révèle la répression qui s’abat alors sur les journalistes indiens, et s’étend, à travers mon cas, à la presse étrangère. J’étais la correspondante en poste depuis le plus longtemps – vingt-cinq ans à Delhi. On a clairement voulu que je parte, et la décision semblait inflexible, malgré le soutien et les pressions diplomatiques de la France.

Cette année-là, la répression était à son pic : perquisitions dans les rédactions, journalistes indiens mis sur écoute, ciblés, diffamés. La presse s’autocensurait, les télévisions devenaient des instruments de propagande. L’Inde avait toujours cherché à contrôler son image à l’étranger, mais avait laissé exister une presse dynamique et impertinente. Le gouvernement de Narendra Modi a mis fin à cette liberté, en muselant les médias. C’est dans ce contexte que s’est inscrit l’acharnement des autorités à mon égard.

Comment était l’Inde lorsque vous êtes arrivée ?

L’Inde est ce que l’on choisit d’y voir. A 27 ans, je rêvais d’aventures, de découvertes, de voyages. Après une jeunesse passée dans les livres, les réalités dépassaient soudain la fiction. J’ai fermé mes livres pour les observer.

J’étais venue pour un stage à l’Alliance française de Delhi et, durant un an, j’en ai profité pour voyager en train et en bus à travers l’Inde, le Népal, le Pakistan, le Bangladesh. Pour peu qu’on soit débrouillard, toutes les aventures sont possibles, à moindre coût. Partout, la gentillesse des gens, leurs regards, leurs histoires, leur hospitalité, leur lien à la nature étaient une source d’émerveillement, à la rencontre des autres, à la rencontre de soi. Les échanges étaient faciles et, malgré les différences, une proximité s’installait. Je me sentais bien.

Je suis rentrée à Bordeaux pour finir ma thèse, mais à reculons, en faisant le trajet en scooter de Delhi à Bordeaux. Après ces grands espaces, le retour sur le campus m’a vite ennuyée. Je suis repartie en Inde avec le rêve de devenir journaliste, me suis mariée avec un Indien et ai eu un enfant.

La presse était alors en pleine effervescence : de nouvelles revues se créaient, l’esprit critique s’aiguisait. Ce métier m’a offert le plus bel outil pour voyager et explorer les réalités. J’ai parcouru l’Inde. J’ai aimé passionnément l’Himalaya : le Cachemire, le Ladakh, le Bhoutan, le Népal. J’ai privilégié les « immersions », ces longs séjours et reportages où l’on prend le temps. Le spectacle du monde enrichit et déstabilise tout à la fois ; le journalisme n’est pas une profession dont on sort indemne.

En vingt-cinq ans, avez-vous vu le pays changer radicalement ?

La plus grande transformation, c’est le passage d’une Inde des villages à une Inde des villes. Spectaculaire, vertigineux, ce développement débridé s’est doublé de l’essor des réseaux de communication. Les villes, happées par des banlieues sans âme, sont devenues d’interminables jungles de poussière, de briques et de béton, noyées dans une pollution apocalyptique.

Politiquement, le tournant radical est l’avènement du nationalisme hindou avec Narendra Modi, en 2014. L’Inde a profondément changé sous ce régime. La suprématie de la religion hindoue est inédite : une forme de colonisation intérieure du pays, choisie par les urnes. Les mentalités se sont durcies, liant nationalisme hindou et patriotisme. Cette idéologie a entraîné une érosion de la diversité, des spécificités locales, mais aussi la marginalisation des musulmans, ainsi que la mise à l’écart d’une Inde laïque aux valeurs néhruviennes [de Jawaharlal Nehru, père de l’indépendance, premier ministre de 1947 à 1964], encore admirée à mon arrivée, malgré la corruption.

Et puis, il y a eu l’accélération fulgurante de l’économie de l’Inde, qui est devenue une puissance majeure. L’image d’une Inde moderne et conquérante s’est imposée, mais elle ne concerne qu’une partie du pays, et j’ai du mal à croire à la vision d’une croissance prodigieuse. Dans les quartiers populaires et les campagnes reculées, les repères restent identiques et les traditions perdurent. La compétition est féroce. Les écoles publiques souvent délabrées restent le lot des enfants des classes pauvres, et tant de gens luttent pour simplement manger à leur faim.

Ce sont ces destins anonymes qui m’ont marquée : leur résilience, leurs combats, leurs rêves. Migrants, paysans, réfugiés, villageois… mon livre raconte certains d’entre eux. C’est cette humanité qui m’a touchée. A l’échelle du sous-continent, les guerres et les violences ont globalement diminué, mais les menaces ont changé, avec le réchauffement climatique et la pollution, qui frappent désormais de plein fouet.

Vous avez intitulé votre livre « Jungles ». L’Inde est-elle une jungle ?

Elle ne l’est pas, si l’on entend « désordonnée ». L’Inde est incroyablement hiérarchisée, régie par des codes sociaux d’une subtilité extrême. Mais, à l’image d’une jungle, c’est peut-être aussi un pays où règne la loi du plus fort.

Le titre Jungles, au pluriel, joue des sens métaphoriques et littéraux, mes récits étant traversés de jungles urbaines et végétales. Le mot vient du sanscrit « jangala », repris en hindi par « jangal », et conserve sa force première, celle d’une nature sauvage. Pour moi, il incarne la tension d’un chaos poétique, entre beauté et inextricable, danger et contemplation.

Quand j’ai écrit ce livre, c’était une urgence : réfléchir à ce que je voulais emporter de l’Inde, aux présences qui continuaient à m’habiter… Que retenir ? Les chapitres sont liés par ce rapport à la nature. C’est un hommage à cet environnement extraordinaire et à sa dimension intime. Les déserts, les forêts, les animaux, les végétaux sont une présence constante, intense. Nous sommes des êtres vivants parmi d’autres. Mes reportages m’ont permis de saisir des moments de basculement, des histoires humaines inscrites dans ce lien. C’est cela que je voulais raconter, plus encore à l’heure où la nature est en péril.

Il y a quelques mois, le gouvernement indien a finalement décidé de vous accorder un permis de travail. Comptez-vous rentrer en Inde, que vous avez décrite, lors de votre départ, comme « votre pays » ?

Je ne veux pas raconter la fin du livre… Mais, comme dans une histoire d’amour, lorsqu’on a été rejeté, traité en ennemi, et puis qu’on vous propose soudain de revenir – avec un permis renouvelable chaque année –, on reste forcément échaudé. Ma relation à l’Inde ne devait être ni passagère ni soumise à conditions. J’essaie aujourd’hui d’accepter les autres chemins, et épreuves, de la vie, ce qui est peut-être la clé vers une autre forme de liberté.

Une adepte des longues immersions

« Jungles. Mon odyssée en Inde, de Vanessa Dougnac, Equateurs, 238 p., 20 €, numérique 15 €.

De la jungle urbaine de Delhi au maquis des guérilleros naxalites au Chhattisgarh, de la forêt tropicale du Sri Lanka, refuge des Tigres tamouls, à Great Nicobar, l’île perdue de la mer d’Andaman, jusqu’aux pentes escarpées de l’Himalaya, Vanessa Dougnac explore vingt-cinq ans de grands reportages en Inde et en Asie du Sud.

La journaliste française, témoin des grands bouleversements et tragédies qui ont frappé le sous-continent indien, est adepte des longues immersions, des aventures de terrain, pour partager au plus près la vie des gens ordinaires, des combattants armés, des victimes de catastrophes. Son goût pour le long cours la conduit dans une traversée himalayenne à cheval, sur l’ancienne route des hauts plateaux qui reliait le Ladakh au Tibet, en direction du Mustang, sur les traces de la mystérieuse princesse Nyilza Wangmo. Elle renoue avec la nature sauvage, retrouve le rythme des voyageurs d’antan, qui « défiaient humblement l’immensité ».

Aux souvenirs de son épopée journalistique, elle superpose le récit plus intime de son vain combat, à partir de 2023, contre les autorités pour continuer à exercer son métier et vivre dans son pays d’adoption. Dix-huit mois d’errance à essayer de frapper à la bonne porte dans le dédale de la bureaucratie indienne, à croire les uns, à se désespérer des autres, jusqu’au jour où le gouvernement de Narendra Modi lui ordonne de rendre son titre de séjour.

[Source: Le Monde]