Les Kurdes d’Iran, possibles acteurs d’un front intérieur pour affaiblir le régime de Téhéran

Alors que les frappes américano-israéliennes se poursuivent, les regards se tournent vers les factions kurdes d’Iran. Réunies au sein d’une coalition inédite, elles pourraient tenter de profiter de l’affaiblissement du régime. Mais l’histoire des Kurdes, jalonnée d’alliances fragiles et d’abandons, nourrit autant d’espoirs que de prudence.

Mar 5, 2026 - 18:28
Les Kurdes d’Iran, possibles acteurs d’un front intérieur pour affaiblir le régime de Téhéran
Un membre des peshmergas kurdes iraniens du Parti démocratique du Kurdistan d’Iran (PDKI) dans le camp d’Azadi du PDKI après une attaque transfrontalière iranienne dans la ville de Koye, en Irak, le 3 mars 2026. SAFIN HAMID/AFP

Rumeurs, opacités, erreurs et démentis. La situation aux marges occidentales de l’Iran fait toujours l’objet de spéculations, jeudi 5 mars au matin, alors que les groupes armés kurdes ont démenti leur implication dans des opérations rapportées la veille par des médias israéliens et américains. Ces organisations, basées au Kurdistan irakien voisin et qui entendent représenter une minorité comptant pour 10 % de la population iranienne, sont perçues comme les seuls acteurs susceptibles de constituer une opposition armée structurée à la République islamique.

Dès mercredi soir, dans un contexte marqué par une forte confusion informationnelle, une série de rumeurs a commencé à circuler selon lesquelles leurs combattants auraient franchi la frontière iranienne depuis leurs positions au Kurdistan irakien. Aucune confirmation, indépendante ou officielle, n’est toutefois venue étayer ces allégations à ce stade. Plus tôt, le site Axios, connu pour ses liens avec l’appareil de sécurité israélien, avait rendu compte du financement et de l’armement par la CIA du mouvement national kurde dans une logique de prise de contrôle du Kurdistan iranien.

Des rapports allant en ce sens ont été relayés par CNN, Fox News et des médias israéliens, accompagnés de déclarations confuses de soutien aux forces kurdes venues de personnalités républicaines. Ils semblent plutôt créerl’embarras au sein des forces kurdes. Le doute s’installait donc alors que dans tout l’Iran, selon l’ONG Human Rights Activists News Agency (HRANA), au moins 1 114 civils, dont 181 enfants, ont été tués dans les frappes américano-israéliennes. A ce bilan pourraient s’ajouter 926 morts supplémentaires, en cours de vérification et de classification.

Conflits fratricides

Dans l’ouest du pays, la répartition des bombardements commencés au cours des jours précédents évoquait la carte d’une zone d’opération future dans les régions kurdes de l’Iran, du sud d’Ourmia, ville proche de la frontière turque, à Kermanshah, voisine de l’Irak. Mais le brouillard de guerre restait épais au-dessus des montagnes du Kurdistan jeudi matin. Seule certitude : six factions kurdes, marquées par une longue histoire de conflits fratricides et de scissions, forment officiellement une coalition, déclarée le 22 février.

Leurs positions, du côté irakien de la frontière, ont déjà été frappées par des drones et des missiles, y compris dans la nuit de mercredi à jeudi. « Nous ne pouvons tolérer ces attaques indéfiniment », a déclaré Kerim Pervizi, membre de la direction du Parti démocratique du Kurdistan iranien. Or, contrairement aux rumeurs diffusées mercredi, l’appareil militaire kurde iranien n’est pas encore sur le pied de guerre. « La formation d’une chambre d’opération commune est encore en cours, mais ne pourra être finalisée que si nous avons l’assurance que le régime a perdu sa capacité de répression, indique Ali Ranjbari, membre du comité central du parti Komala du Kurdistan, une des formations impliquées, alors que les premières rumeurs bientôt démenties circulaient déjà. Nous avons toutefois atteint un point de non-retour et des régions pourraient changer de mains. » A ce stade, aucune organisation kurde n’a confirmé un début d’opération militaire.

Ahwan Chiako, membre du conseil de direction du Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK), a confirmé que l’alliance ne disposait pas, à ce stade, de représentant unique, allant jusqu’à nier tout soutien extérieur. « Sans contrôle du ciel, une opération kurde serait un massacre », a-t-il ajouté. Le PJAK est l’émanation iranienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), chassé de Syrie cette année et engagé dans un processus de négociation heurté avec la Turquie, qu’il combat depuis 1984.

Histoires d’abandons

Malgré l’espoir d’une occasion historique, l’inquiétude reste de mise pour les Kurdes : pourront-ils rallier les intérêts des ennemis de Téhéran et y trouver leur compte, même si la guerre américano-israélienne n’a pas abouti, à ce stade, à une chute du régime ? Ou risquent-ils de nouveau de nourrir le récit d’une histoire kurde qui serait faite d’épisodes récurrents d’instrumentalisation suivis d’abandons fatals ? La reprise en main, en janvier, des zones sous contrôle kurde en Syrie par Damas et les forces d’Ahmad Al-Charaa, avec la bénédiction des Occidentaux, est encore dans tous les esprits.

D’après Shamal Bishir, analyste kurde iranien basé à Stockholm et ancien responsable des relations extérieures du PJAK, qui entretient un réseau de contacts sur place, « les derniers rapports font état de villes kurdes abandonnées par les forces du régime, où les populations attendent avec espoir les prochains développements ». Le commandement du PJAK a appelé, mercredi dans un communiqué, les Kurdes à mettre en place une auto-organisation politique et militaire locale.

La question du rôle des autorités du Kurdistan irakien, historiquement liées à Téhéran malgré leur proximité avec Washington et dont le territoire servirait de base de lancement d’une telle opération, reste par ailleurs entière. « La stabilité du Kurdistan irakien autonome a toujours dépendu de ses bonnes relations avec les puissances régionales. Cet équilibre est aujourd’hui menacé », avertit Maria Luisa Fantappie, de l’Istituto affari internazionali, à Rome, qui suit les questions politiques et sécuritaires kurdes depuis 2010. « Les crises régionales servent toujours d’accélérateurs à l’histoire des Kurdes. Pour l’instant, le temps est de leur côté, puisque les Etats-Unis et Israël ont besoin d’eux, mais il leur faut de véritables garanties ou une catastrophe est à craindre », précise la spécialiste.

Nationalisme

Frappées d’anathème car accusés de séparatisme par certains Iraniens, notamment par le courant monarchiste réuni autour de Reza Pahlavi, le fils de l’ancien chah d’Iran, les factions kurdes en lutte contre la République islamique pourraient aussi subir le courroux du reste de l’opposition iranienne. « Une offensive kurde pourrait obscurcir la perspective d’un changement de régime, renforçant en sa faveur le nationalisme à l’intérieur du pays, tandis que la guerre se transformerait en conflit ethnique, mobilisant les forces terrestres iraniennes sans modifier l’équilibre militaire face aux frappes », explique Arman Mahmoudian, chercheur au Global and National Security Institute de l’université de Floride du Sud.

Vu de l’intérieur de l’Iran, le mouvement kurde est perçu de manière ambivalente. Les montagnes du Kurdistan, avec leurs guérilleros et leurs contrebandiers, ont souvent été la voie obligée des opposants à la République islamique vers la Turquie, l’Irak puis l’Occident. Les Kurdes ont participé en première ligne à la révolution de 1979, avant que les partisans de l’ayatollah Khomeyni, éliminant leurs alliés contre la monarchie, n’orchestrent contre cette minorité une répression meurtrière qui dure jusqu’à ce jour.

Toutefois ce qui se joue dans l’ouest de l’Iran a des implications au-delà des frontières du pays. « Le Kurdistan iranien est le foyer d’un nationalisme pankurde. Les Kurdes d’Iran, d’Irak, de Turquie et de Syrie célèbrent toujours la mémoire de la République de Mahabad, de 1946, considérée comme seul Etat kurde de l’histoire moderne », rappelle Boris James, historien de référence des mondes kurdes et enseignant à l’université Paul-Valéry de Montpellier. Après la reconnaissance de l’autonomie du Kurdistan irakien dans le sillage de l’intervention américaine en Irak en 2003, la montée en puissance puis la répression politique et militaire du mouvement kurde en Turquie à partir de 2015, et l’expansion à partir de 2011 puis l’effondrement, en 2026, de l’expérience kurde en Syrie, les développements en Iran pourrait marquer un nouveau chapitre de cette longue histoire.

[Source: Le Monde]