Les chats et les chiens participent à la dispersion d’une espèce envahissante de ver plat qui se colle à leurs poils

La propagation de « Caenoplana variegata », un ver bicolore au mucus particulièrement collant et qui s’attaque aux prédateurs du sol, paraît difficile à endiguer.

Fév 10, 2026 - 13:58
Les chats et les chiens participent à la dispersion d’une espèce envahissante de ver plat qui se colle à leurs poils
Un ver plat « Caenoplana variegata », 6 mai 2014. JEAN-LOU JUSTINE, ISYEB (INSTITUT DE SYSTEMATIQUE, EVOLUTION, BIODIVERSITE)

La façon dont les « vers plats », également appelés « plathelminthes », sont arrivés en France depuis l’étranger était déjà connue. Ces animaux, classés comme espèce invasive, arrivent par le biais d’importations de plantes exotiques, cachés sous les pots ou dans le terreau, puis prolifèrent dans les jardineries ou les pépinières, à l’abri du froid et des sécheresses. Ils sont ensuite transportés jusqu’aux jardins des particuliers. Une question restait en suspens : une fois relâchés dans les jardins, comment ces vers, qui se déplacent très lentement, parviennent-ils à se propager aux alentours ?

Une étude, publiée mardi 10 février dans la revue PeerJ, éclaire en partie ce mystère : elle montre que les chats et les chiens jouent un rôle dans la dissémination d’au moins une espèce envahissante de ver plat. Dix espèces sont présentes sur le territoire, dont Obama nungara, la plus abondante. Les espèces invasives sont considérées comme l’une des principales menaces pour la biodiversité.

Pour parvenir à ce résultat, les auteurs de ces travaux ont utilisé les données du programme de sciences participatives sur les vers plats, mis en place en France en 2013, qui constitue la plus grosse base de données au monde sur le sujet. En 2025, son concepteur, le parasitologue et zoologiste Jean-Lou Justine, a reçu deux signalements évoquant des vers collés à des chats et des chiens. « Ça a allumé une petite lumière et je me suis dit que j’allais regarder s’il y en avait eu d’autres », raconte ce professeur émérite au Muséum national d’histoire naturelle, principal auteur de l’étude.

Parmi quelque 6 500 courriels reçus en douze ans, quinze mentionnent des chiens et des chats. A Marseille, par exemple, une personne rapporte, en 2022, avoir « trouvé [un ver] dans les poils de sa chienne après une promenade dans une pinède ». En 2024, un habitant de Loire-Atlantique fait état d’un ver « enroulé dans les poils de sa chatte ». Surtout, à la grande surprise des auteurs, les signalements ne concernent qu’une seule espèce, Caenoplana variegata.

« Si on avait trouvé que l’espèce de ver la plus abondante était celle qui était le plus souvent collée à un chat ou un chien, et que l’espèce la moins abondante était moins signalée, on se serait dit que ce n’était pas significatif, explique Jean-Lou Justine. Mais, d’un point de vue scientifique, le fait que les 15 signalements portent tous sur la même espèce rendait ce résultat intéressant. » Sur la période 2020-2024, les cas où Caenoplana variegata est retrouvé sur un chat ou un chien représentent 7 % des signalements de l’espèce.

Conséquences largement méconnues

Originaire d’Australie, ce ver a un mucus particulièrement collant, ce qui pourrait expliquer qu’il se colle davantage aux poils des mammifères que d’autres espèces. Ce mucus est aussi ce qui lui permet de s’attaquer aux principaux prédateurs du sol et de se nourrir d’insectes, de crustacés, d’araignées et de mille-pattes. Caenoplana variegata mesure une douzaine de centimètres et se distingue par la bande jaune visible sur toute la longueur de son corps. Il est ladeuxième espèce de vers plats la plus abondante en France, signalée dans une quarantaine de départements, et a une reproduction asexuée qui permet à un seul individu de pouvoir coloniser de nouveaux territoires (un petit fragment se détache à l’arrière du corps et se transforme en un adulte en quelques jours).

Ce ver bicolore se déplace par ailleurs très lentement. Pour d’autres espèces, un rythme de 30 mètres à 500 mètres par an a été documenté. Les quelque 10 millions de chiens et 16 millions de chats vivant en France parcourent au contraire, en cumulé, des milliards de kilomètres chaque année. « Si seulement une toute petite partie de ces déplacements implique des animaux portant des vers plats, la possibilité d’une transmission efficace d’un jardin à l’autre par le biais du transport animal devient tout à fait plausible », écrivent les chercheurs. Aux Etats-Unis, des observations similaires ont été faites impliquant d’autres espèces de vers plats – Caenoplana variegata n’étant pas présent dans le pays.

Si cette étude permet de mieux comprendre comment l’espèce se disperse, elle ne donne pas de clés pour agir, la propagation des vers plats paraissant impossible à endiguer. En 2025, trois espèces ont été placées sur la liste des espèces exotiques envahissantes préoccupantes pour l’Union européenne dont Obama nungara, qui mange des quantités importantes de vers de terre vivant en surface et en profondeur.

Les conséquences précises de la présence de Caenoplana variegata demeurent en revanche largement méconnues. « On ne sait pas combien de cloportes cet animal peut manger, précise Jean-Lou Justine. Toutes les indications laissent penser qu’il aura un impact, mais nous manquons encore de données. » Les chats et les chiens, eux, pourraient être dérangés par l’odeur de ce vers bicolore.

[Source: Le Monde]