"Opération Entebbe": il y a 50 ans, des terroristes pro-palestiniens détournaient un vol Air France à destination d'Israël

Le 27 juin 1976, le détournement du vol Air France 139 vers Entebbe, en Ouganda, suscitait l'émoi en Israël. Cette prise d'otages et l’assaut israélien mené dans la nuit du 3 au 4 juillet suivante, constituent aujourd'hui l’un des épisodes les plus marquants du terrorisme aérien.

Juin 28, 2026 - 13:11
"Opération Entebbe": il y a 50 ans, des terroristes pro-palestiniens détournaient un vol Air France à destination d'Israël
Feu le président ougandais Idi Amin Dada, coiffé d'un chapeau, s'entretient le 4 juillet 1976 à Nairobi, au Kenya, avec plusieurs otages libérés par des pirates de l'air propalestiniens à l'aéroport d'Entebbe, en Ouganda, plus tôt dans la semaine. Photo AP/africapix

Le 27 juin 1976, le vol Air France 139, un Airbus A300 assurant la liaison Tel Aviv-Paris, décolle de son escale à Athènes, en Grèce, en direction de Paris. Selon les décomptes, il transporte plus de 200 passagers et 12 membres d’équipage. Une majorité des voyageurs sont des Juifs israéliens.

Peu après le décollage, à 12h30, l’avion est détourné par quatre terroristes. Deux membres du service "opérations extérieures" du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP-EO), Fayez Abdul Rahim Jaber et Jayad Rahim Adnan, et deux militants de la "Bande à Baader", officiellement la Fraction armée rouge (FAR), une organisation terroriste allemande d’extrême gauche. Les deux membres de cette dernière, Wilfried Böse et Brigitte Kuhlmann, se font passer pour un couple de voyageurs allemands.

Des terroristes aidés par le président ougandais

Après avoir pris le contrôle de l’avion, les terroristes obligent l’équipage à se diriger vers la Libye, où ils stationnent pendant sept heures pour se réapprovisionner en carburant, avant d’atterrir à l’aéroport international d’Entebbe, en Ouganda, dans la nuit du 27 au 28 juin 1976. 

Sur place, les quatre preneurs d’otages sont rejoints par trois autres terroristes. Outre le soutien des forces propalestiniennes, les preneurs d’otages bénéficient de l’aide du régime du président ougandais d’alors, Idi Amin Dada, ouvertement propalestinien et anti-israélien, qui leur fournit une assistance logistique et militaire. 

Les otages sont débarqués de l’avion et maintenus dans le hall du vieux terminal de l’aéroport, sous la garde des pirates de l’air et des soldats ougandais. D’après le témoignage de l’Israélienne, Sara Guter Davidson, recueilli en 2016 par nos confrères de la BBC, les conditions de détention étaient très dures. Les otages étaient soumis à un éclairage permanent, un couchage sommaire, une alimentation monotone, la chaleur, les moustiques…

Le plus difficile, et sans doute le moment le plus traumatique, reste malgré tout la séparation des otages juifs et israéliens du reste des passagers. Certains passagers étant des survivants ou des descendants de survivants de la Shoah, impossible pour les voyageurs de ne pas voir dans cette initiative une réactivation de la mémoire des funestes sélections nazies.

Une opération de sauvetage audacieuse

Face à l’ultimatum des ravisseurs, le gouvernement israélien, dirigé à l’époque par feu le premier ministre Yitzhak Rabin, explore d’abord les voies politiques et diplomatiques. Il s’agit surtout de gagner du temps pour préparer une intervention. 

D’après le témoignage du lieutenant-colonel de réserve Avi Mor, navigateur de trois des quatre avions envoyés pour secourir les otages en Ouganda et consigné sur le site de Tsahal (les forces de défense israéliennes), l’opération militaire de sauvetage comportait de nombreux écueils: la difficulté du renseignement, l’éloignement du théâtre d’opération, ou encore la nécessité de faire voler plusieurs C-130 Hercules sur environ 4000km. 

L’impasse des négociations et la menace d’exécution des otages, contraignent le gouvernement israélien à lancer un plan de sauvetage très audacieux. Nommé "Opération Thunderbolt" (ou "Opération Entebbe" et, rétrospectivement, "Opération Yonatan" en hommage à son chef, Yonatan Netanyahu), ce plan est élaboré en 72 heures par les forces spéciales israéliennes, dont la Sayeret Matkal, l’unité d’élite des commandos. 

Georges Habash

Sur cette photo d'archive de 1976, l'homme politique et militant indépendantiste palestinien George Habash, fondateur et ancien secrétaire général du Front populaire de libération de la Palestine. (Photo AP) © Photo AP

Dans la nuit du 3 au 4 juillet 1976, quatre avions de transport Hercules C-130 de l’armée de l’air israélienne décollent secrètement de la base égyptienne de Charm el-Cheikh, alors sous contrôle israélien. À leur bord, 100 commandos équipés de matériel léger et de véhicules pour simuler un convoi officiel. Le plan repose en effet sur la vitesse, la surprise et un effet de trompe-l’œil: l’utilisation de véhicules censés évoquer le cortège présidentiel d’Idi Amin Dada dans les premiers instants de l’approche. 

Les C-130 atterrissent à Entebbe après avoir évité les radars grâce à un vol à très basse altitude sur plus de 4000km. Menés par le lieutenant-colonel Yonatan Netanyahu, frère aîné de l’actuel premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, les commandos neutralisent les gardes ougandais et pénètrent dans le terminal. En 1h30, les 103 otages sont libérés, tandis que les terroristes et une partie des soldats ougandais sont abattus.

Yonatan Netanyahu est tué lors des premiers échanges de tirs, et devient un symbole du sacrifice pour Israël. Agée de 75 ans et hospitalisée à Kampala pour des problèmes de santé, l’otage brittano-israélienne Dora Bloch sera assassinée après cette opération, dans un contexte de représailles attribuées au régime du président autocrate Idi Amin Dada. 

Le boom de la piraterie aérienne

Le détournement du vol Air France 139 intervient dans les années 1970, au moment où l’aviation civile est une cible privilégiée des organisations à la recherche d’un impact politique mondial. 

Otages israéliens

Une mère et sa fille s'étreignent à l'arrivée de cette dernière à l'aéroport Ben Gourion de Tel-Aviv, après que des parachutistes israéliens l'ont libérée, ainsi que d'autres otages, à bord d'un avion d'Air France à l'aéroport d'Entebbe, en Ouganda, plus tôt dans la journée du 4 juillet 1976. © Photo AP/Nash

"À la fin des années 1960, époque du développement généralisé de l’aviation commerciale au cours de laquelle chaque État ou presque se dote d’une compagnie de pavillon, la piraterie aérienne va devenir l’une des armes favorites du terrorisme international dont l’épicentre se déplace vers le Proche-Orient", écrit à ce sujet le spécialiste français du terrorisme aérien Michel Dupont-Elleray, dans un article paru en 2005. Les quatre preneurs d’otages représentent à l’époque la logique de la lutte armée internationalisée. 

La correspondance diplomatique entre l’ambassadeur de France et le Quai d’Orsay, permet d’affirmer que les autorités ougandaises n’étaient pas au courant à l’avance de l’arrivée de l’avion détourné. Une information qui permet à posteriori, de laver le dictateur Idi Amin Dada de tout soupçon de complicité avec les terroristes. 

Mais l’un des aspects les plus unanimement salués de cet événement reste la conduite de l’équipage et de son commandant de bord, le Français Michel Bacos. Lorsque les passagers sont libérés, Michel Bacos et les 12 membres de son équipage refusent de quitter Entebbe tant que des otages sont détenus. "J’ai dit à mon équipage que nous devions rester jusqu’à la fin, car c’était notre tradition, donc nous ne pouvons pas accepter d’être libérés. Tout mon équipage a accepté sans exception", déclare-t-il dans un entretien à la BBC en 2016.

Equipage

Sur cette photo d'archives du 5 juillet 1976, le commandant de bord Michel Bacos (au centre, à gauche) retrouve son épouse (deuxième en partant de la gauche) et son fils à l'aéroport d'Orly, près de Paris © Photo AP, archives

Cette décision a profondément marqué les survivants de ce détournement, qui y ont vu un acte de leadership autant que le geste d’un grand professionnel. Pour avoir refusé d’abandonner ses passagers, Michel Bacos est vu comme un héros. Décoré par Israël pour sa bravoure, il reçoit également la Légion d’honneur des mains du président Valéry Giscard d’Estaing. Il décède en 2019 à l’âge de 95 ans.  

Le Kenya impliqué

En Israël, l’opération est célébrée comme un triomphe militaire. Le premier ministre Yitzhak Rabin et les commandos sont acclamés comme des héros. Quant au président ougandais, Idi Amin Dada, il condamne le raid et porte plainte devant le Conseil de sécurité de l’ONU pour violation de la souveraineté. Une position soutenue alors par l’OUA, l’Organisation de l’unité africaine, l’ancêtre de l’actuelle Union africaine.

En France, le gouvernement du président Valéry Giscard d’Estaing salue le succès de l’opération, mais évite de prendre parti ouvertement. L’Allemagne de l’Ouest, le mur de Berlin existe encore à l’époque, condamne le terrorisme tout en restant discret sur son éventuelle implication dans l’opération, Wilfried Böse et Brigitte Kuhlmann étant allemands. Malgré quelques critiques sur le risque d’escalade, les États-Unis et le reste de l’Europe soutiennent Israël.

Dans une note d’information du secrétaire d’État adjoint aux affaires africaines de l’époque, William Everett Schaufele Jr., on apprend que les relations entre l’Ouganda et le Kenya se sont tendues après l’Opération Entebbe. Nairobi est notamment soupçonné d’avoir discrètement aidé au ravitaillement de l’opération, et devient l’objet des vives critiques d’Idi Amin Dada. Ce document met aussi en évidence le soutien libyen au président ougandais après le raid.

Yonatan

Une garde d'honneur militaire se tient autour de la tombe du lieutenant-colonel Yonatan Netanyahu, co-commandant du raid commando israélien contre l'avion détourné en Ouganda, lors de ses funérailles au cimetière militaire de Jérusalem, en Israël, le mardi 5 juillet 1976. De gauche à droite : le père de Netanyahu, Ben-Zion, professeur à l'université Cornell ; le ministre de la Défense, Shimon Peres ; et le Premier ministre, Yitzhak Rabin. Les visages ont été floutés par la censure pour des raisons de sécurité. © Photo AP/Max Nash

Dans un article paru en 2016 sur le site du quotidien israélien en ligne The Times of Israël, des éléments indiquent que cette opération n’aurait pas pu réussir sans l’aide du Kenya. Les avions de chasse israéliens ont été ravitaillés à l’aéroport Jomo Kenyatta de Nairobi. Et pour recueillir les renseignements sur le vieux terminal de l’aéroport d’Entebbe, les agents du Mossad ont reçu l’aide du Kenya. Par ailleurs, c’est à Nairobi que les blessés dans l’opération ont été soignés, avant d’être rapatriés en Israël.

Les relations diplomatiques entre Israël et l’Ouganda sont rompues durant plusieurs années. Il faut attendre l’accession au pouvoir en 1986 de l’actuel président Yoweri Museveni, pour que les liens prennent un nouveau départ. En 2003, Museveni se rend en Israël pour la première fois. Il y rencontre Benjamin Netanyahu, alors ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement d’Ariel Sharon.

L’opération Entebbe est souvent présentée comme un modèle de libération d’otages dans un pays étranger. Ce raid a grandement contribué au prestige des forces spéciales israéliennes. Il a aussi rendu possible l’idée qu’un État puisse employer la force au-delà de ses frontières pour sauver la vie de ses ressortissants. Dans le même temps, cet événement a ouvert la voie à des débats juridiques sur l’usage extraterritorial de la force.

Amin Dada

Le président ougandais Idi Amin serre les poings pour appuyer ses propos lors du sommet de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), à Khartoum, au Soudan, le vendredi 21 juillet 1978. © Photo AP

Malgré le soutien de l’Organisation de l’unité africaine, l’ancêtre de l’Union africaine, l’Ouganda d’Idi Amin Dada échoue à faire condamner Israël au Conseil de sécurité des Nations unies, pour violation de sa souveraineté nationale. Comme le rappellent nos confrères du journal Le Monde dans l’article paru en 2016, à la suite de l’ouverture des archives diplomatiques, le Conseil avait estimé que l’action israélienne n’avait "pas pour but de nuire à l’Ouganda, mais de libérer leurs ressortissants, menacés de mort par des terroristes".

[Source : TV5Monde]