Comment le dites-vous ? Ces mots du français à la prononciation variable
Le dernier dimanche de chaque mois, le service Correction du « Monde » propose sa sélection de curiosités, de trésors et de perles du français. Place, cette fois, à des mots dont la prononciation nous fait hésiter… et parfois trébucher.
LA LISTE DE LA MATINALE
On a beau être tombé dans la langue française quand on était tout petit et n’avoir aucune hésitation (à l’inverse des méritants étrangers qui se lancent dans l’apprentissage de notre idiome blagueur) sur la manière de prononcer monsieur, femme ou seconde (qui devraient, en toute logique, se prononcer « monsieure », « feum » et « seukonde », n’est-ce pas ?), on n’est pas pour autant immunisé contre quelques hésitations sur certains termes moins courants. Démonstration, explications et mode d’emploi d’un échantillon loin d’être exhaustif de mots choisis.
Magnat : dites-vous « maniat » ou « mag-nat » ?
On définit souvent Donald Trump comme un « magnat de l’immobilier ». Mais comment le dites-vous, « maniat » ou « mag-nat » ? Eh bien, le Petit Larousse comme son collègue Robert sont d’accord, les deux prononciations sont admises. Le mot vient du latin magnus, « grand, majeur », mais ce n’est que depuis la fin du XIXe siècle, selon le Dictionnaire historique de la langue française, que magnat a pris en français le « sens péjoratif de “gros capitaliste”, par un emprunt à l’anglo-américain “magnate” »… Emprunt qui explique probablement cette hésitation en matière de prononciation, car l’adjectif magnanime, lui, qui a fait toute sa carrière en français, ne se prononce que « manianime ». Là aussi, tous les dicos sont d’accord.
Carrousel : dites-vous « caroussel » ou « carouzel » ?
Le « carouzel » du Louvre, ou le « caroussel » du Louvre ? Cette fois, il y a bagarre de dictionnaires : pour le Larousse, c’est « carouzel », point final – comme la graphie du mot l’indique, après tout. Selon le Robert, toujours plus souple, les deux prononciations, en Z ou en S, sont admises. Le mot nous arrive du napolitain, issu d’un jeu d’origine espagnole, sorte de parade équestre importée en Italie au XVIe siècle. Par métonymie (déplacement de sens), le terme s’est mis avec le temps à désigner les lieux où se déroulaient ces jeux spectaculaires, puis les manèges de chevaux de bois à l’ancienne.
Abasourdir : dites-vous « abassourdir » ou « abazourdir » ?
Ici, les dictionnaires s’accordent : il convient de prononcer le verbe abasourdir selon la règle classique en français du S entre deux voyelles, soit « abazourdir ». Sans doute la tentation de prononcer « abassourdir » naît-elle de la proximité avec le verbe assourdir. Pourtant, s’ils semblent proches, ils n’ont aucune parenté étymologique. Abasourdir est d’origine argotique, précise le Dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey (éd. Le Robert), et a d’abord eu, au XVIIe siècle, le sens de « tuer ». Une sorte d’estourbir de l’époque.
Gageure : dites-vous « gajure » ou « gajeur » ?
Il faut prononcer « gajure ». Ou… il le faudrait. Le G n’est suivi d’un E que pour indiquer qu’il se lit « J », comme dans orangeade ou dans plongeon. Le Petit Larousse recommande cette prononciation exclusivement. Le Petit Robert signale tout de même la version « gajeur », en indiquant que cet usage est « critiqué mais fréquent », le Dictionnaire étymologique de la langue française précisant qu’il est « considéré comme fautif ». Le plus amusant étant sans doute que l’application pour smartphone du Petit Larousse, par ailleurs fort recommandable (tout un Petit Larousse dans votre poche pour même pas 8 euros : le rêve… pour une correctrice, en tout cas) donne en caractères phonétiques la prononciation en « ure », mais se prend les pieds dans le tapis en audio : quand on clique sur le petit symbole en forme de haut-parleur, la voix de synthèse lit « gajeur » ! A noter que la réforme de l’orthographe de 1990 propose d’écrire gageüre avec un tréma pour clarifier sa prononciation. Pas une mauvaise idée, ça.
Hantavirus : dites-vous « l’hantavirus » ou « le hantavirus » ?
Avant que ce virus ne s’abatte sur le bateau de croisière Hondius, au mois de mai, faisant soudain les unes des médias écrits et audiovisuels, rares étaient les Français à avoir jamais entendu prononcer son nom. C’est sans doute pourquoi on a tant entendu et lu « l’hantavirus ». Il aurait pourtant suffi d’ouvrir un dictionnaire pour constater, grâce à une commode petite étoile (Larousse) ou à une apostrophe précédant la transcription phonétique du terme (Robert), que le hantavirus est équipé d’un de ces H que le français qualifie d’aspiré, c’est-à-dire qui ne se prête ni aux liaisons ni aux élisions. Le hantavirus tient son nom de la rivière Hantaan, en Corée, où des soldats occidentaux auraient contracté ce virus pour la première fois, pendant la guerre de Corée, au début des années 1950.
Et pour finir, dites-vous « 90 z’euros » ou « 90 h’euros » ?
La monnaie commune de l’Union européenne souffre d’une tare à laquelle aucun de ses concepteurs ne semble avoir songé avant que celle-ci ne vienne brutalement percuter l’édifice harmonieux de la prononciation du français : à la différence de son prédécesseur, l’euro commence par une voyelle. Résultat ? Au début des années 2000, les Français, concentrés qu’ils étaient sur le taux de conversion acrobatique franc/euro (6,55957, vous vous souvenez ?), en ont oublié d’adapter la prononciation à leurs nouveaux sous, continuant, comme avec le franc, de ne pas pratiquer de liaison entre le chiffre et le nom de la monnaie. C’est ainsi qu’on entend aujourd’hui fréquemment « C’est 2 h’euros » au lieu de « C’est 2 z’euros », « Ces chaussures coûtent 90 h’euros » au lieu de « 90 z’euros ». Pourtant, nul francophone ne dirait « Mon fils a deux h’ans » ou « Ma grand-mère a 90 h’ans ». Rappelons-nous : les euros, c’est comme les ans : liaison o-bli-ga-toire !
[Source : Le Monde]